Qaddish : danser à vif
Malte Schwind - 8 juillet 2013


La salle du Théâtre Benoît-XII célèbre Qudus Onikeku et son équipe après leur prestation dans Qaddish qui s’y joue du 6 au 13 juillet à 17h (relâche le 11.7.). Jeune nigérian, il propose de creuser l’histoire de son pays et de sa culture yoruba à travers une rencontre avec son père et « honore sa mémoire » à partir notamment du Kaddish de Ravel. Un rituel de passage où un corps presque épileptique, un corps chutant et bégayant, se cogne à l’espace jusqu’à sa délivrance.

En attendant que les spectateurs s’installent et finissent leurs appels téléphoniques, nous pouvons déjà entendre des bruits, fort probablement des enregistrements des voyages que Qudus Onikeku a entrepris, d’une ville du Sud à juger selon le nombre de klaxons qu’on puisse apercevoir. Des voix s’y mêlent. Des tambours. Des chants de chœur africains, nigérians ?, yorubas ?... en tous cas, les bruits de la vie, du monde dans toute sa cacophonie. La scène baigne dans une pénombre où l’on peux déjà voir la proposition scénographique de Guillaume Fesneau et Aby Mathieu qui est constituée d’une sorte de mur léger, voile blanc pouvant être transparent, dans une légère courbure allant du fond cour à avant-scène jardin. Il fait penser à une aile ou une plume sur-dimensionnée avec des nervures visibles laissant paraître dans l’heure qui suit des musiciens en arrière, les dissimulant ensuite laissant Qudus Onikeku dans sa solitude. Ou encore servant de surface de projection des surtitrages qu’on cessera, plus tard, de lire, ce qui devient volontairement impossible, mais aussi car on aura compris qu’il ne s’agit pas ici, comme il dit, d’une « compréhension ».

La lumière de la salle descend lentement, les bruits augmentent et... silence, noir dans la salle. Seuls les toussotements de quelques spectateurs auront empêché de laisser le monde entièrement dehors. Qudus Onikeku entre alors lentement sur scène, se courbe, un corps comme tordu par un mistral titanesque absent et Valérie Coladonato commence à chanter.

Le rituel commence une fois qu’il sera couché, comme mort, par terre et Emil Abossolo Mbo, qui devra « incarner l’ancienne génération » habillé dans un costume blanc peut-être traditionnel, lance les premiers mots d’un initié. « [...]Tu es un enfant […] Listen and learn ![...] » et une adresse au public, une invitation ouverte et légère, comme à un témoin bienveillant : « It is good that you are here ! »

S’en suit alors une heure de combat d’Onikeku avec lui-même, tentant de rejoindre quelque chose dans le ciel ou ailleurs, mais toujours rejeté par terre, la gravité lui donnant des coups. À côté de moi, j’entends des larmes franches couler à flot sur cet incessant recommencement. Si ce n’est la gravité, c’est on ne sait quoi qui l’oblige à redémarrer des gestes, refaire, reprendre, pour arriver à faire, à passer à travers. Et ces reprises sont comme une vue sur le travail du danseur qui tente, lâche, s’essuie le front et recommence, mais qui entre ici dans l’expérience du processus rituel qu’il a à mener. Gestes qui, sans connaître la danse yoruba, font écho à des clichés de danse africaine qu’on aurait pu croiser. Gestes qui sont soutenus par la voix qui sort, on dirait, malgré lui, faisant penser aux gémissements d’un Glenn Gould pendant ses interprétations de Bach. Enfin, gestes qui vont jusque dans sa bouche qui semble vouloir mordre l’espace, entreprise fatalement vaine comme la volonté de photographier le vent sans matière.

Repos.

L’initié sage revient, poussant devant lui un fauteuil roulant vide, tient un discours et la danse reprend. La musique varie entre quelque chose qui s’approche du blues et du rock avec la guitare électrique présente et une musique sacrée avec l’efficacité d’un violoncelle et de la soprano sus-mentionnée. Le corps de Onikeku sautille, est traversé de shivering, mot anglais qui pourrait être traduit par frissons, mais dont la traduction semble insuffisante. En le voyant, il n’y a que shivering qui vient, et on est peut-être face à un phénomène de mémoire corporel, un phénomène où la langue a sculpté le corps : « mon corps transporte une mémoire qui me dépasse ». Ce shivering est intercalé par des lignes faisant penser aux parades nuptiales de certains oiseaux, tentative de séduire le fauteuil roulant au milieu de la scène, ce fauteuil presque banal, quotidien, rappelant notre inévitable vieillesse et la mort qui nous attend.

Plus tard, « l’ancienne génération » revient, frappe la chaise, crie, jure, quelque chose dont on a du mal à le comprendre. Il s’agit, en tous cas, de cette chaise, ce fauteuil roulant et de sa réalité. Il s’en suit alors un grand crescendo d’une invocation, regard par terre, mots prononcés comme en transe, une marche circulaire. On voudrait suivre le surtitrage, mais les mots dits ne s’accordent plus avec les mots écrits. De toute façon, les mots sur ce fond courbé se multiplient, passent de plus en plus vite, inonde l’œil du spectateur. La musique monte. « Questionning ». « Sagesse ». « Orteil ». « Danser ». « Travelling the universe ». « Liberté ». « Chair ». « Chair ». « Chair ». Et la chaise tourne toute seul. Sorcellerie ou technologie moderne, peu importe. Le fauteuil roulant danse et une phrase nous reste : « Même bégayer, c’est encore danser »

Un autre combat, cette fois-ci : Onikeku avec ce fauteuil. Il tente de s’échapper, mais le fauteuil revient sans cesse le déranger dans les mouvements qu’il veut accomplir. Quelque chose prend possession de lui et un duel avec la chaise se fait voir, dont, vaincu par la fatigue, cet objet animé remporte la victoire. Finalement, il n’a pas le choix d’accepter, et se met debout sur ce fauteuil qui le porte, glissant, flottant à travers l’espace. Porté par cet avenir qui nous guette et ce passé qui nous hante de ce fauteuil fantomatique.

Un dernier shivering, des tapes sur sa poitrine, il finit par terre. Un a cappella du Kaddish de Ravel ? soutient son dernier effort vers le haut, une figure de prière sur genoux où Qaddish prend tout son sens et qui se termine dans une sorte d’épilepsie, « le moment est venu d’être libre ... »

C’est lorsque le public agrandit le sourire de Qudus Onikeku avec chaque applaudissement de plus, qu’on aperçoit sur le fond blanc, une ville, le retour d’une ville, peut-être celle d’Abeokuta, ville natale de son père, cette fois-ci rendu visible.

Qaddish figure comme la troisième partie d’un triptyque sur la solitude, la tragédie et la mémoire. Les spectateurs avignonnais avaient la possibilité de voir une ébauche de travail de la deuxième partie STILL/life dans l’édition du festival de 2011 dans le cadre des sujets à vif. Sorti de l’École national supérieur des arts du cirque en 2009 et ayant entamé une carrière solo depuis une dizaine d’années, il travailla à travers le monde entier.

Quoi qu’on puisse, en tant qu’occidental (post-)moderne, rester sceptique devant ce rapport à la tradition, aux pères et au sacré, quoi qu’on puisse rester sceptique devant un certain spiritualisme et le discours d’une sagesse, il demeure que « it was good to be there ».


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