Re:Walden : La solitude de la raison II
Yannick Butel - 8 juillet 2013


Au Tinel, en ce début de 67ème édition du festival d’Avignon, le metteur en scène Jean-François Peyret revient sur Walden ou la vie dans les bois de H.-D. Thoreau. Une nouvelle création et plus encore un monde, à la marge, qui revient au centre. Re : Walden, qui le titre l’annonce, fonctionne comme une réponse d’aujourd’hui. Une réponse mail ou un moyen, chez Peyret d’être dans un échange. Ou un théâtre de change...

Ça me regarde…

Ecouter et regarder Re:Walden, c’est à coup sûr faire l’expérience d’un théâtre qui, dans le prolongement de Foucault qui parlait de littérature et rappelait que « c’est ce qui ne dit rien mais n’arrête pas de parler », pourrait s’apparenter à l’auteur, entre autres, de promenades réflexives sur le Dedans dehors, Ceci n’est pas une pipe ou encore quelques pérégrinations sur le linguiste fou Brisset. Moments de lectures buissonnières et mallarméens où les catégories qui ont contraint la littérature à figurer une histoire via une fiction, une vérité via un souci didactique, un commentaire via une instrumentalisation du littéraire… sont mis en concurrence avec une attention pour la pratique d’écriture, un intérêt pour la plasticité de la sonorité, un goût pour le chaos que produit le langage. Ecouter et regarder Re:Walden serait ainsi à coup sûr, encore, faire l’expérience d’un théâtre qui, dans le prolongement des méditations de Konrad Fiedler qui s’inquiétait de l’impossibilité des mots de nommer une réalité, s’apparenterait à un cheminement du sujet dans son rapport sensible à la perception du monde qui l’entoure et l’interpelle. Moments d’étrangetés et d’inquiétudes où le lecteur versus le spectateur de la nature comprend enfin que son recours au langage ne participe d’aucune manière à la préhension de la réalité, mais au mieux à la mettre au bord de sensations impossibles à qualifier. Instants, en définitive, où le langage recouvre sa fonction de mise en tension du regard et de l’objet auquel il s’est attaché ou qui lui est imposé ; et que la poésie et les formes qu’elle peut prendre : le poème (pourquoi pas scénique ?), tentent non plus de définir, mais de rendre sensible, au point que le poème et la scène ne seraient finalement que l’ombre mutilée d’un regard saisi par ce qu’il voit autant qu’ils seraient la tentative d’un saisissement de ce qu’ils repèrent.

Ecouter et regarder Re:Walden se contemplerait donc comme une chose qui rappelle que certaines pratiques théâtrales procèdent en fait d’un jeu conscient où la scène est tout à la fois une forme d’arraisonnement de la réalité, ou plus simplement de la vie, où la raison est à l’œuvre, à l’exercice dirait-on, en même temps qu’elle est cette expérience qui pointe le spectre des limites de la raison qui fait écran. C’est le cerveau qui fait écran rappelait Gilles Deleuze.

Re:Walden est donc, en sa matière sonore, en ses formes visuelles, en son détail philosophique, poétique et esthétique, un seuil où le metteur en scène Jean-François Peyret invite à Re:Penser. Mais Re-Penser quoi, au juste ?

Au commencement du travail de Jean-François Peyret, peut-être faut-il convenir que le titre de ce travail et de cette nouvelle œuvre, est à interroger à l’endroit qu’il ouvre. C’est-à-dire, à l’endroit du « RE ». Copule itérative autant qu’intensive qui mettraient en tension la représentation (ce que l’on voit, ce que l’on entend, ce que ça nous rappelle…) avec cet autre espace qu’est la sensation (ce que l’on sent, ou ce que l’on ressent), et qui est singulier et renvoie à une solitude de sujet. Re:Walden est ainsi, et peut-être au commencement, la forme théâtrale qui participerait du deuil de la communauté assemblée (ah le théâtre !) pour être, le temps de Walden, celui de la naissance du regard d’un sujet : ce qui le regarde en fait. Ou, et c’est une autre manière de le dire, alors glosons : ce qui me regarde.

Re:Walden est donc une affaire privée et un cheminement dans la solitude recouvrée. Mot : « Solitude » que l’on entend à plusieurs reprises, et qui se fait entendre, encore, au final, dans le voisinage de ceux de Dieu et de la Nature. Soit, un acronyme qui se dessinerait chez le spectateur (que je suis depuis 30 ans des formes que propose Peyret) où le S. D. N. (version ludique de la SDN et des créations antérieures qui traitaient de l’ADN) ferait écho à une société (lieu de compilation et de complication des deux : SDN et ADN), et donc à une Vie, où le vivant ne nous laisse pas en Paix.

Action

Ça n’a pas commencé, ça ne commence pas au Tinel, ça ne finit pas non plus… pourrait être la variation beckettienne de Re:Walden qui est la suite, ou le prolongement, ou le défilement de qui se mettait en place à l’ESAM, à Caen, courant 2009. Ça ne commence donc pas là, en 2013, à la Chartreuse et cette création est « grosse » comme l’annonce Peyret dans le programme, des créations antérieures et de celles (on lui souhaite) à venir. Donc, ça ne commence pas là. Faut l’entendre et le comprendre parce que Peyret est à la tâche, à l’arrache (on dirait à l’œuvre), depuis belle lurette et le Walden ou la vie dans les bois de Thoreau est un compagnon ou dans un compagnonnage, depuis plus longtemps encore. Depuis plus longtemps, peut-être déjà quand Peyret, beaucoup plus jeune alors, hésitait sur le choix d’un véhicule entre une Ford T4 (parce que Brecht, toujours proche Brecht Peyret) et une Alpha Romeo après qu’il avait vu celle de Godard dans Le Mépris. Voilà, ça commencerait par là, avec quelques spectres. Pour les uns liés à une pratique théâtrale, et pour les autres une histoire avec le cinéma où l’étrangeté et le dépaysement seraient récurrents. Et ça commence dans un murmure alors que le spectateur gagne la salle. Oui, ça commence dans des murmures, les bruissements de voix des trois comédiens qui sont, depuis 2009, à l’œuvre avec Thoreau et Walden. Des bruits d’eau, d’oiseau, un espace sonore et déjà musical… Et le bruissement (et il faut relire le bruissement et ce qu’en dit Barthes) donne à la voix un grain. Un petit grain de voix, comme il y aura assez vite, en fond, sur le mur et la pierre, des images, et un grain à l’image donc, aussi. Grain de voix et grain d’image, traduisez « épaisseur », « corporéité », « densité »… mais, et aussi, « hésitation », « tâtonnement », « incertitude »… Ou quand la parole, ici narrative, est en quête de quelque chose. Ou quand la parole, donc, est le lieu du cheminement et pas de l’assertion. Dans le presque inaudible des premiers instants, il y a ainsi un choix de faire entendre Walden… Et de le faire entendre, vraiment, pour ce que c’est : un questionnement. Soit une manière d’entrer dans Walden pour que l’on tende l’oreille enfin. Soit une manière de traiter du langage ou de revenir sur son traitement quand « parler c’est chercher à faire entendre ». Soit une manière de nous rendre étranger à la langue que l’on parle pour revenir au langage, et donc à la pensée, à travers Walden. Et donc, s’entretenir à nouveau avec cette faculté qu’est parler et, à travers la parole, penser. Là serait une des questions de Walden, Thoreau et Peyret. Qu’en penser ? Comment penser ? Y a-t-il encore à penser ?

Et le plateau, dès lors, d’être l’espace, ou disons à la manière de Brecht : le Ring, de la raison qui s’affronte à la nature, via le moyen qu’est la pensée. Moins un affrontement qu’une manière d’entrer dans la matière, en matière, et de faire danser la pensée. C’est-à-dire faire valser, faire tanguer et faire sauter quelques idées préconçues, figées, arrêtées et les remettre en mouvement, ou à l’ordre du jour qui n’est pas l’ordre établi des idées depuis trop longtemps ou toujours.

Et choisissant Walden ou la vie dans les bois, Peyret élit domicile dans la forêt, au lieu-dit la Cabane, à deux pas de l’étang de Walden. Manière, chez Peyret, de rejoindre ces bâtisseurs d’ermitage où l’architecture (celle de la cabane) figure encore les plans d’une autre manière d’être dans un rapport au vivant et à soi. Lieux : la forêt, la cabane, l’étang qui permettent de réfléchir sur les relations entre l’homme, les forces de la nature et leur grand architecte. Ou quand la scène et le plateau, dans un rapport de co-propiété et de co-locataire, devient l’espace d’un voisinage qui se dispute l’organisation de toute chose. Ou quand le plateau, partiellement vide inviterait au « Sapere aude » des Lumières. Traduisez : « mettez l’entendement en mouvement » chez Kant, of course. Ou quand la scène s’apparenterait à une redoute, un lieu retiré, et plus encore une chambre qui, comme on le dit en photographie, est l’endroit du développement. Et Peyret de développer, alors, moins un film que des images qui sont comme les vignettes et les bulles ou le moyen théâtral de rendre visible et manifeste les états de la pensée. Ceux du doute, ceux de la solitude, ceux de la quête, ceux de la contemplation, ceux du deuil, ceux du regarder… Ou quand la scène deviendrait une rêverie ou le territoire des méditations sur ce que l’on croyait être, ce que l’on a été, ce que l’on s’inquiète de devenir… s’il y a un sens à l’avenir, un autre à l’histoire, un au sujet, un à la communauté ou au commun des mortels.

Re:Walden est alors une entrée, une porte d’entrée comme celle, visible et massive, qui est en fond de scène. Une porte qui ouvre sur un monde que la mise en scène de Peyret installe dans un monde virtuel. Comprenez que nos pensées, nos actions, nos sentiments, nos émotions, nos vies… ne sont rationnelles que si nous avons oublié de nous penser. Comprenez que la porte, donc, est là à ouvrir, à entrebailler, à garder fermer et que tout le plateau et ce qui y passera est une manière de rappeler que le théâtre est, pour partie, « l’art de jeter un œil sur… ». Façon, chez Peyret, de faire du théâtre ou d’en rappeler l’essence, alors que la forme, certains le prétendront, nous éloigne de la simple représentation.

Précisément « Jeter un œil par-dessus ». C’est-à-dire s’affranchir des préjugés ou repartir des préjugés pour y retourner voir.

Dans Re:Walden, Walden étant le nom de l’étang dont on entend qu’il est aussi le « grand œil », c’est bien cette autre question du « ce qui me regarde » (ce qui me concerne donc) qui est à l’œuvre. « Etang Walden » qui est comme la figure centrale de ce nouveau travail de Peyret et que l’on finit, dans la contemplation du plateau, par saisir, sur un mode heideggerien comme l’espace dialectisé entre L’ETANT et L’ETRE, LE DA-SEIN et le SEIN. Ou, et peut-être pas, une autre manière moins plastique de poser, à travers la question de ce que nous sommes, la question complexe de l’apparence et de la présence. Soit, d’une formule réductrice chez le spectateur, « ce que je suis tien-il dans la limite de que je perçois ? ».

Re:Walden, théâtralise donc ces espaces que sont ceux du doute et d’une certaine manière de l’inquiétude qui ont généré en philosophie et ses formes appliquées : l’art, l’imagination de mondes parallèles où ce qui fait défaut dans le monde que l’on habite, habite dans d’autres mondes inventés. Timée pour Platon et ses héritiers… Monde intérieur plus loin… Monde virtuel aujourd’hui… Ou une manière de se penser une chance d’être un peu plus que ce que l’on aperçoit. Second Life en quelque sorte que Re-Walden qui s’ouvre pour finir sur les avatars.

Prochiantz en spectateur

Un spectateur, un seul une fois, espérait Brecht qui pensait à Marx. Au premier rang ou presque, Alain Prochiantz ou l’ami de Jean-François Peyret est là qui regarde Re:Walden. Peyret/Prochiantz qui ont signé plusieurs créations ensemble (et quels moments putains ! on y était) et qui dialoguent depuis quelques années sur le vivant, la nature, les robots, le cerveau et tout le toutim… Ces deux-là sont comme des courreurs de fond. L’endurance les associe oui, et disons-le aussi au risque de l’évidence : la profondeur…. Endurance et profondeur, mais toujours aussi légèreté, chez eux, qui s’entendent à interroger les discours de vérité et les systèmes stables. A eux deux, l’histoire change de contours et le théâtre est le lieu des éngimes reconvoquées.

Et Prochiantz (le Marx de Peyret ?) est là qui regarde… la forêt en mouvement obéissant à la musique d’Alexandro Markeas qui la dirige à la baguette et qui en voit de toutes les couleurs et de toutes les saisons. Le grand architecte n’a qu’à bien se tenir et la nature aussi. Et Prochiantz est là qui regarde encore les formes géométriques se mettre en place ou se dessiner. La cabane : un rectangle aux traits blancs. La forêt, une forêt de lettres. Le texte de Thoreau : une série de chiffre (langage informatique). Les quatres comédiens ou la forme chorale de Thoreau aux prises avec sa pensée... L’interprétation : une combinaison de versions ou du désordre dans la traduction. Les avatars : des bons hommes lointains, assez loin de l’homo sapiens, mais finalement la suite logique de l’évolution… Et Prochianz est là qui regarde défiler les images et les sons.

Et j’imagine qu’il doit sourire, oui. Il doit sourire à la disposition des chaises dont Peyret/Walden rappelle qu’il y en a Une pour la solitude (ils se la partagent sans doute dans leurs travaux lui au collège de France, lui en bordure de plateau), Deux pour l’amitié (là, ils sont en tête à tête, ou cote à cote lisant le journal : pratique brechtienne) et Trois, pour la société (j’en prends une, merci).

Et il regarde Alain Prochiantz et il ne découvre pas le travail parce qu’ils ont dû en parler. Et alors il doit penser. Et qu’est-ce qu’il pense Alain… ? Va savoir !… Mais c’est ça justement : ça porte sur le SAVOIR. Et il regarde son ami Peyret qui lui présente le VOIR du ÇA. Parce que l’un comme l’autre, je crois, ils sont à l’endroit du désir de savoir. Sans trop d’espoir de ce côté-là, et avec une bonne dose de pessimisme cosntructif cher à Walter Benjamin, ils savent au moins qu’il faudrait en finir avec ce que l’on croit savoir et qui fourvoie le savoir. C’est ça, regardant le Re:Walden, Alain Prochiantz doit même en rire de ces questions qui n’ont pas de fins. Mais qui ont une finalité. Laquelle ? Ah oui, laquelle… peut-être une au hasard… et si on finissait éveillé. Ça c’est dans Walden. Trouver un homme évéillé. Diogène : tu cherches quoi déjà ? Réponse : un homme debout (à non, ça c’est Deleuze). Ben oui, « Debout » c’est Deleuze. Debout ou éveillé c’est un peu la même chose et Peyret au théâtre et Prochiantz dans son labo… ils cherchent non pas l’éveillé, mais peut-être à réveiller.

Ce que pense Prochiantz de Re-Walden…. Je dois avouer que je n’ai pas le moyen de le savoir, ni le cerveau pour le penser.

Mais je regarde le Re:Walden et le Prochiantz, là, devant moi, lui juste derrière la batterie d’ordinateurs posés à vue… et je me dis qu’Alain Prochiantz c’est le Marx de Peyret. Il ne bouge pas. Il est immobile vraiment. Mais à l’intérieur, ça doit l’agiter. Sentiment connu ou expérience connue puisque lui, comme Peyret, sont des agitateurs.

Et j’aime bien cette idée qu’avec lui et lui ça s’agite. Ça gite. Ça bouscule quoi. Ou, et pour finir après une nuit sans sommeil pour vous livrer ma copie. Le « gite », c’est encore une variation de la cabane, du laboratoire, du plateau…. Expérience, Expérience, Expérience… entendait-on ailleurs, mais comme ici, encore, en écho. Et de regarder Re:Walden, à travers Prochiantz (tentative impossible et virtuelle) et faire l’expérience de la solitude de la raison.


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