Re : Re : Walden
Malte Schwind - 10 juillet 2013


Quelque part dans le XIVe siècle un cardinal construit près d’Avignon son palais ce qui est devenu aujourd’hui un centre national des écritures du spectacle : La Chartreuse. C’est là qu’a lieu Re:Walden de Jean-François Peyret du 6 au 11 juillet. Il y propose un théâtre rare qui se saisit de son temps d’une manière intelligente (qui est tout aussi rare) et lumineuse. En partant de Walden de Henry David Thoreau, il creuse la question de la mémoire et de la transmission dans notre ère qui semble l’avoir perdu au nom d’un permanent flux d’imageries, d’un zapping existentiel, avec un apport technologique qu’on ne voit pas souvent au théâtre.

Certains spectateurs gueulent : « on n’entend pas ! ». Ils n’ont rien compris. Peut-être moi non plus d’ailleurs...

Trois jeunes gens, tous sortis de l’ERAC, sont assis sur des chaises en bois. Ils parlent. La lumière de jour éclaire la salle pour que certains ne tombent pas dans les marches. Pendant que ces certains « râlent », la lumière bascule de la salle à la scène, à l’ancienne : les rideaux des fenêtres de la salle baissent, les rideaux de la scène s’ouvrent. Un basculement comme si l’on était tourné à l’envers. C’est alors, au bonheur de ces certains, que les microphones s’enclenchent et jettent la voix de ces trois jeunes gens dans la salle.

Re:Walden est une incessante remémoration, un redire, un citer, le jeu de se souvenir, d’un souvenir en commun, les uns aidant ou corrigeant les autres pour dire correctement les phrases de ce grand classique américain. C’est encore une incessante traduction, et retraduction, comme un prolongement dans d’autres terrains, d’autres territoires. Avec leurs costumes, leurs dictions, leur jeu, ces trois jeunes donnent l’impression de sortir des années 60 ou 70 (qu’en sais-je, je n’étais pas encore né), en tout cas, qui pourraient sortir des films de la nouvelle vague, de Rohmer, de Godard... Et ce n’est peut-être pas anodin puisque c’est dans ces années là que Thoreau a eu son grand succès, dans cet age of hope. Ce que Heiner Müller avait senti en 1977 ne semble plus pour personne aujourd’hui une surprise : something is rotten. Et c’est à ce something is rotten non plus de Hamlet, mais de tout le monde, que Jean-François Peyret répond avec un travail sur Thoreau renouant ainsi avec ces années de révolte et d’espoir des années 60.

Re:Walden semble encore un travail sur la transmission. Après un certain temps, une quatrième figure apparaît, parlant anglais - ce pourrait être M. Thoreau lui-même – et il apprendra plus tard au jeune homme à pêcher. Pêcher avec une canne des phrases d’un pool quelconque et qui pendent au bout de cette canne, projetées sur le mur du fond. Un jeu entre matière et virtualité, un thème qui a rempli tant de bouquins ces dernières années. Cette complexe aliénation du virtuel qui nous hante tous les jours, de Second life à facebook, est ici mise en jeu, et jamais ne m’a semblé être un théâtre aussi perspicace dans la capacité de cerner le monde contemporain qui l’entoure.

La beauté de ce geste vient du fait que, loin de nous mettre simplement en face d’un monde qui nous échappe, où la technologie pourrait être au service d’une imagerie de plus, aussi terrifiante qu’elle soit, il s’installe dans une historicité et dans une transmission qui tente de penser à partir de ce qu’il y avait ce qui est maintenant. Et il le pense d’une manière lumineuse. Lumière, élément théâtral qui vient principalement des projections vidéos renouant parfois avec une manière impressionniste à la Monet. Manière de voir la nature ou de la faire advenir avec des images. Lumière travaillée à la Tarkovski transformant le mur du fond, qui se cache au début, apparemment d’une manière paradoxale, en arrière d’une toile de projection, en transformant, dis-je, ce mur miraculeusement en un forêt.

Et c’est, entre autre, toute la magie, évidemment trahie par son évidence technologique, mais qui participe aussi au comique de la matière (quand, par exemple, le piano se met à jouer tout seul ou qu’il commande l’apparition des images projetées) que Re:Walden peut déplacer les aliénations de notre monde contemporain. Il est presque didactique quand il nous met en face de la perte de notre langage par tout ce qui nous entoure, par le visuel au service d’un son, d’un son conditionné par du numérique, du numérique déterminé par un corps, un corps dédoublé par du visuel déterminé par le virtuel... Des aliénations où l’on ne sait plus comment en sortir, où il nous semble que nous avons perdu la boussole, Jean-François Peyret, par son dispositif même, nous rend la liberté de rire de tout ce jeu infernal et d’en jouer autant. Jouer, et se rendre compte de la joie d’être humain, d’avoir un corps et une mémoire qui oublie la phrase exacte.

La beauté du geste ne vient pas de la place qu’il donne à ces jeunes gens qui sont sous l’emprise avec ce monde à venir. Loin de désespérer, même si, au final nous serions tous dans la solitude (qui n’est pas une raison de désespérer d’ailleurs), une confiance est véhiculée à l’adresse de cette jeunesse à laquelle il suffit de donner les moyens, de transmettre ce qui a été, pour que l’espoir d’un meilleur monde puisse renaître.

Jean-François Peyret nous laisse redevenir pour un moment maître dans notre propre demeure. Et c’est cette expérience qui me fait écrire jusqu’à tard dans la nuit, même si ce que j’écris irait à l’encontre de mon cher professeur, transmetteur lui aussi, dont vous pouvez lire sa critique ici, si ce n’est déjà fait.

Il n’y avait que ces certains qui « râlaient » au derniers mots du spectacle : « C’était un truc pour s’endormir, non ? » Tant pis...


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