Liddell : « FUCK THIS WALTZ »
Malte Schwind - 10 juillet 2013


Du 6 au 11 juillet, c’est au Cour du lycée Saint-Joseph, lieu probable de récréations de la jeunesse, que Angélica Liddell nous propose avec Todo el cielo sobre la tierra (El Sindrome de Wendy) une traversée d’une violence mélancolique de Utoya à Shanghai. Une vengeance, comme elle le dit elle-même, à la perte, à l’abandon, à la séparation préférant de se ranger parmi les morts et se livrer à une sorte de nécrophilie pédophile que tenter d’échapper éternellement à la solitude sans fin.

En rentrant seul hier soir à travers les foules festives et me demandant ce que je vais bien écrire, j’arrive dans mon petit studio anonyme et, comme il ne me reste plus de bière, je n’arrive pas à écrire. Ce matin, entre sommeil et éveil, des phrases se forment dans ma tête. Elles étaient parfaites, entrée perspicace dans le sujet, mais je devais les oublier, perdre, dans le temps du réveil, cet entre-deux vaporeux. Et il ne reste qu’une phrase : Se masturber ou ne pas se masturber ? Se masturber et/ou écrire ? … (Deleuze, qu’a-t-il dit ?)

La masturbation, donc. Et Todo el cielo...arrive rapidement à la masturbation. Liddell, en culotte or-paillette se tortille sur le tas de terre tout en frottant son sexe jusqu’à en jouir - en tout cas, on le lui souhaite.

Avant, on voit une Liddell dressée en robe blanche ou jaune un peu fantomatique, le classique de la noyée, de Ophélie à The Ring, gratter les chaises délabrées de camp d’été d’Utoya ou d’ailleurs et à tenter des gestes étranges d’ensorcellement. « La la la la la la la la ». Le bras droit pointe vers une chose, tête baissée, l’amenant, tel un spectre (on ne voit pas vraiment ses pieds) d’une chose à une autre. « Où est Wendy ? », et des bourdonnements font trembler le chœur du lycée. Ce début commence avec des couleurs bonbons, kitsch chinois de robes turquoises. Au milieu de la scène un tas de terre, l’île d’Utoya avec quelques sapins en miniature, au dessus flottent dans l’air deux crocodiles face à face jusqu’au moment où l’on aperçoit un crocodile-bébé un peu en arrière du crocodile de gauche... on dirait les ruines d’un souvenir d’un Pays des merveilles. Deux hommes, un masqué d’une tête jaune plumée, l’autre petit, jouant Peter Pan, sont habillés en costard brun. Les gestes des Wendys (il y en a deux) vacillent entre l’imitation d’oiseau, le battement des ailes avec leurs bras et crises hystériques, jetant tête et bras de gauche à droite, d’une manière épileptique : « Ne t’en vas pas ! », sur le début de The house of the Rising Sun dans la version de The Animals qui reviendra tout au long des deux heures quarante du spectacle. Il y aura aussi les textes titrés dans le livre1 par Les désirs à Amherst comme lu à partir d’un minuscule livre de prières, solennellement, sur la musique de Bach(?). On dirait une liturgie qui commence par « Combien de graisse peut-on extraire de mon corps ? », rappelant quelque part les horreurs d’Auschwitz. Et c’est sans cesse, par ce que Julia Kristeva a pu appeler le soleil noir, que des contraires se mêlent, s’englobe, s’unifie, haine et amour deviennent la même chose, la force mélancolique comme un trou noir auquel rien ne peut résister.

Nous passons alors à une longue séquence de valses où le vieux couple de Shanghai que Liddell rencontra là-bas, tournent et tournent. Valser au tour de cet être à deux. Et cela paraît simple, cet être à deux, mais on peut déjà entendre dans ces valses cette mélancolie qui me fait penser à Take this Walz de Leonard Cohen, « this waltz with it’s very own breath of brandy and Death ». Liddell les regarde avec un sourire comme convaincu pour un instant d’une simplicité d’un amour.

Nous entendons alors pour la ixième fois l’extrait du film Splendor in the grass, dans lequel une jeune fille fait une « décomposition psychique » face à l’épreuve de l’abandon, de la perte de l’objet aimé (pour utiliser des termes cliniques). Nous entendons les vers d’une mélancolie romantique de Wordsworth pour la énième fois et les mots pleurnichés de la jeune fille, qui commence à nous énerver. Liddell nous fait ce cadeau de les ridiculiser, de lui dire : « Pauvre conne ! » Et comme une réponse à ces valses d’éternité, son longue monologue nous amène jusqu’à la fin : elle, seule, au milieu de morts. Ce longue monologue, pour laquelle elle a enlevé toute mascarade, toute costume, buvant une bière, parlant dans un micro ordinaire, s’adressant directement au public, varient alors entre une logorrhée d’une rapidité insaisissable, tel des ratatatatatata d’une mitraillette, balancés au public FUCK YOU, des chants de Rising Sun, des cris pathétiques, des reprises de souffle avec une voix fragile, cassée « je continue à te chercher » ou quelque chose comme ça, relançant ensuite avec force (peut-être que les mots de Wordsworth2 auront fait leur effet) la kalachnikov verbale pour déchiqueter le monde entier avec des pas flamenco, elle, toute seule, au milieu, face à ces centaines de spectateurs. D’un appel d’amour, tout en léchant le sol et vomissant quelques fluides gastriques, FUCK YOU elle ne peut finalement que se moquer de tout ce qu’on a l’habitude d’appeler « amour ». Se moquer, vomir sur ces dits lieux communs comme elle vomit sur sa propre « mmeeeeeeeeeellaaaaaaaaaannnnnnnnnnnncccccccccccollllllllllliiiiiiiiiiiiaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaa », qui fait rire à côté de ce crâne de crocodile... on dirait une mauvaise parodie d’Hamlet.

À la fin, un très jeune homme arrive, presque encore un garçon, blond, beau gosse, le vent qui était là au début revient, ce vent éternel qui souffle depuis toujours, et ce jeune français finit évidemment mort, et elle se trouve mort-vivant parmi les morts.

Artiste fidèle du Festival d’Avignon, où l’on aurait déjà pu voir trois de ses spectacles depuis 2010 et où elle propose cette année deux travaux, celui-ci et Ping Pang Qiu ; fille d’un militaire franquiste, grandie dans ce pays qui montre peut-être d’une manière la plus évidente qu’au contraire des apparences, c’est le fascisme qui est sorti vainqueur du XXe siècle et ce que Pasolini a si bien vu, elle brasse ici des matériaux hétérogènes, film américain, musiques de Cho Young-Wook, Peter Pan, la tuerie d’Utoya... tout en jouant sur l’ambiguïté de la réalité où tout semble sortir de son histoire personnelle. C’est la force mélancolique qui permet alors une identification de Liddell et Wendy, et de Wendy et Anders Breivik, terroriste de la tuerie d’Utoya poussé par une idéologie d’extrême droite, diagnostiqué par la suite de schizophrénie. En écrivant, on pourrait avoir aussi tendance à tomber dans un regard psychologisant sur sa proposition scénique. En effet, on a l’impression de voir le cas clinique par excellence de ce que Freud analysa dans « Deuil et mélancolie » et ce que Julia Kristeva a pu écrire : « "Je l’aime (semble dire le dépressif à propos d’un être ou d’un objet perdu), mais plus encore je le hais ; parce que je l’aime, pour ne pas le perdre, je l’installe en moi ; mais parce que je le hais, cet autre en moi est un mauvais moi, je suis mauvais, je suis nul, je me tue." » et plus loin : « Le cannibalisme mélancolique [...] traduit cette passion de tenir au-dedans de la bouche (mais le vagin et l’anus peuvent aussi se prêter à ce contrôle) l’autre intolérable que j’ai envie de détruire pour mieux le posséder vivant. Plutôt morcelé, déchiqueté, coupé, avalé, digéré... que perdu. » Mais un tel regard évacue le théâtre. Et je voudrais espérer qu’il y a du théâtre dans la proposition de Liddell. Je tente de considérer ce jeu, je dis bien : jeu – avec les paroles réelles, une écriture du réel – je voudrais considérer que ce jeu participe, d’une manière consciente, à l’effet et l’effroi que cette pièce peut nous faire, plutôt que de le considérer comme un cas clinique. La dramaturgie qui amène un discours sur ce qui est en train de se dérouler devant nos yeux fait écho à l’écriture de Peter Pan où des niveaux frictionnels différents entrent en collaboration. De toute façon, elle englobe dans son discours « les médecins, les psychiatres, les psychologues […] » et annihile automatiquement leurs discours normatifs. C’est peut-être comme ça que l’on puisse aussi comprendre le sous-titre (Le Syndrome de Wendy). Dan Kiley écrivit dans les années 80, un livre qui s’appelle Le syndrome de Peter Pan et un peu plus tard, poussé par son succès général, Le dilemme de Wendy – Quand les femmes cessent de materner leurs hommes. Dilemme ? FUCK YOU.

Et je voudrais finir, en contrepoint, avec quelques mots de Rilke : « Si vous sentez qu’alors votre solitude est grande, réjouissez-vous-en. Dites- vous bien : Que serait une solitude qui ne serait pas une grande solitude ? La solitude est une : elle est par essence grande et lourde à porter. »

1 Tout le ciel au-dessus de la terre (Le syndrome de Wendy) est publié aux Éditions Les Solitaires Intempestifs.

2 Si rien ne peut ramener l’heure

De la splendeur dans l’herbe, de l’éclat dans la fleur,

Au lieu de pleurer, nous puiserons

Nos forces dans ce qui n’est plus.


Mots-clés

_Angélica Liddell