D’après une Histoire de Rizzo… une communauté...
Ingra Sõerd - 11 juillet 2013


La disposition de la scène se regarde comme un tableau gris sombre avec des lignes fortes pointues, deux niveaux : une plateforme au fond à gauche pour deux percussionnistes, la scène pour les danseurs. D’abord une nature morte en arrière à droite – une chaise, un livre, une plante, trois boules de pétanque et un manteau. Puis, un par un, huit danseurs rejoignent le plateau, des hommes du bassin méditerranéen. Du 7 au 15 juillet, pendant un peu plus d’une heure, la salle du gymnase du Lycée Aubanel se remplit de testostérone dans le sens le plus intense mais en même temps très sensible. Christian Rizzo, le chorégraphe de D’après une histoire vraie, invite notre regard et notre pensée à songer des notions paradoxales.

D’après une histoire, pourtant sans le récit.

Malgré son titre D’après une histoire vraie il ne s’agit pas chez Rizzo de raconter une histoire, c’est-à-dire que plus qu’une histoire c’est surtout la question de la transmission des sensations, ou plutôt une sensation par le travail de « laboratoire d’expérience », comme il le dit à l’école d’art lors de la rencontre publique. Une sensation qu’il a gardé en soi depuis près de dix ans, la préparation de projet en deux ans puis sept semaines de répétitions. Voilà comment naît une pièce chorégraphique de Rizzo qui propose un voyage sans destination accompagné par huit danseurs et les musiciens Didier Ambact et King Q4, un duo spectaculaire derrière les batteries électroniques.

C’est une histoire sans récit où danse une communauté d’hommes. Une histoire sans mots, sans construction grammaticale et sans séparation par ponctuation mais un récit qui s’ouvre par les mouvements, passes corporelles et l’espace sonore. Le spectateur est donc confronté à une autre forme de réception qui passe par les sensations sensibles et visuelles, par attraction et répulsion des corps dansés. Il n’y a pas de mouvement sans rythme et ce rythme corporel et musical raconte une histoire qui ne s’écrit pas mais qui se visualise dans les gestes hybrides de temps lointaines. D’après une histoire vraie présente un autre forme de récit qui est pourtant aussi signifiant que les paroles, voire encore plus sensationnelle. Ce qui contredit la pensée de Jean-François Lyotard d’après qui les formes post-modernes sont moins racontables puisqu’elles manquent du récit, du coup, sont moins signifiants. Rizzo raconte, même sans le récit.

Vide. La nouvelle espace.

Aucun bruit. Les huit danseurs en jeans et t-shirts gris aux pieds nus entre un par un sur la scène en adoptant les mouvements des autres puis en formant des figures : binômes et ternaires, indépendants, comme des molécules qui rebondissent aléatoirement dans l’espace fermée. Pourtant, la chorégraphie est loin d’être aléatoire. Ecrit avec une rigueur et précision tout est calculé, tout sauf les dernières minutes ou les danseurs prennent la responsabilité de l’improvisation. Mais…avant cette improvisation il y a tout une progression des rythmes répétitifs, des mouvements inspirés des origines diverses et de souffle commune. Le souffle qui ne cesse pas pendant une seule seconde. On le sent en continu dans le mouvement, dans la musique et dans l’espace qui se crée.

Cet espace produit un effet de symbiose entre des mouvements traditionnels et contemporains lié à la performance de percussionnistes mais aussi à des lumières faibles qui forment un certain mouvement en soi, en glissant discrètement dans toute direction, « inadapté volontairement », explique le chorégraphe. C’est un espace qui se crée pour une première fois quand tous ces éléments en rythme évolutif arrivent à un point de crescendo. Puis de nouveau – aucun bruit. Les danseurs quittent la scène en enlevant élément par élément la nature morte en arrière à droite sur la scène. Apparaît la création d’un nouvel espace, par le vide, ce qui donne lieu à une re-naissance de nouvelles formes et énergies. Ce qui donne aussi une raison pour s’écarter d’un espace quotidien encadré par les codes subconscients. Un geste simple de se tenir par la main entre hommes ne devient, dans cette symbiose temporelle et géographique, rien d’autre qu’un …geste simple qui fait partie d’un rituel d’une communauté. Cette notion de communauté est très puissante chez Rizzo.

D’après une histoire vraie pose une question primordiale – l’appartenance et le rejet. Les corps qui dansent près des corps immobiles « rejetés » sur la scène en sont le signe expressif et la manifestation sensible. Un dessein cher à Rizzo…


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