King Size : Un Marthaler sur mesure.
Yannick Butel - 11 juillet 2013


Artiste associé de l’édition 2010 du festival d’Avignon, avec un Papperlapapp déployé dans la Cour d’Honneur, Marthaler était également dans l’édition 2012, avec My fair lady, à Vedène. Il est à nouveau présent à l’Opéra théâtre, avec King Size, une pièce musicale. Une comédie légère, tout en scènes décalées, voire déjantées, qui est la marque de fabrique de Monsieur Marthaler, génial observateur des petits piments du quotidien qui, dès lors qu’il les re-visite et les accommode, les présente au public, lequel les goute avec ferveur.

Le philosophe travesti

C’est ainsi que l’on pourrrait nommer le metteur en scène de King Size. Philosophe, oui, si l’on veut bien admettre que le philosophe est ce penseur de la vie qui cherche un sens et une explication à celle-ci. Aux côtés d’Aristote, de Leibniz, de Hegel, de Kant, de Descartes, d’Heidegger, de Bergson, de Hume, etc… Marthaler serait un philosophe à part entière qui, recourant à un mode d’écriture plastique, écrirait d’une pièce à l’autre, son grand Traité de nos petites vies cocasses, tourmentées, tragico-comiques, installées dans le pathos et le « rigolosse ». « La vie rigolosse »… ou enfin un concept. Soit un personnage comme en rêvait de temps à autres Deleuze.

Philosophe soucieux d’esthétique et pataphysicien préférant explorer les états chaotiques des situations humaines avec une loupe rieuse, Marthaler est aux arts de la scène ce que Nietzsche est à la philosophie : un être de la démesure, où le principe d’escalade et celui d’un esprit d’escalier l’emportent vers les sommets du sublime drôle et joyeux. Car Marthaler est aussi le fervent d’une philosophie joyeuse et on pourrait le chanter : « Y a de la joie, bonjour bonjour les hirondelles, y a de la joie ». Théoricien donc, du plaisir et du rire qui naissent des rencontres intempestives et imprévues, les premières lignes du programme donnent de la voix et c’est bien celle de Marthaler que l’on entend. Je cite : « Enharmonie : technique de composition musicale qui permet d’écrire un même son, à la même hauteur de deux manières différentes et donc avec deux fonctions différentes. Cela donne une parfaite idée de ce qu’est la notion d’évolution et de métamorphose. Selon Marthaler, sans ces enharmonies permanentes, aucune liaison entre êtres humains ne serait possible : pas de mariage, de fiançailles, pas de complicité secrète, pas même le plus innocent des baisers ». Voilà, pour l’initiation et qui place Marthaler au même rang que Darwin lequel proposait une analyse critique de nos métamorphoses et de l’évolution.

Quand on arrive en ville

Qui n’est pas qu’une chanson de feu Balavoine, on cherche une chambre d’hôtel. Et c’est cette chambre, grandeur nature, qui s’offre au regard à l’Opéra-Théâtre. Chambre à la tapisserie snob et intemporellement kitsch où tout, du mobilier au lit, des couvertures aux oreillers, fait apparaître un Monde. Un monde ou deux, c’est selon, qui s’organise en deux états : être éveillé ou être endormi, être conscient ou rêvé. Et d’une certaine, s’il y a une pertinence à l’expression « comme on fait son lit on se couche », alors disons que la pièce King Size en réfléchirait le nuancier chanté et légérement dansé. King Size (taille de lit pharaonique) s’organisera ainsi autour d’une couche, et Marthaler en peintre de la nature humaine, en ajoutera plusieurs qui ont toutes la même base : le distancié. Ou comment imaginer un théâtre qui, tout en regardant la réalité, s’en empare pour lui faire rendre ses couleurs comiques, ses teintes inappropriées, ses pigments savoureux.

C’est ainsi une sorte de comédie musicale qui flirte avec le lyrique, une pièce de boulevard où l’on évite soigneusement de faire claquer les portes…. qui est mise en scène, en place. La chambre comme planisphère, comme carte cognitive, comme mappmonde insoupçonnée, comme territoire d’aventure, voire île mystérieuse qui livrerait ses secrets à qui y débarque.

Alors, à vue, comme dans un rêve éveillé, le major d’homme et la femme de chambre deviennent l’amant et la maîtresse en costume de gala, la cleptoman et le pianiste : l’obsessionnel et le mozart d’une nuit. Et de voir en ces acteurs, chanteurs et danseurs aux sommets de leur art, la métamorphose et l’espoir qu’est King Size. King size que l’on regarde comme une page de magazine people où le principe cendrillon (je deviens princesse qui fait rêver) est à l’œuvre. Effet Pretty woman assuré, garanti par l’assurance d’acteurs et interprètes hors normes.. Et dans un pas de deux qui frôle un pas de danse, c’est de façon burlesque que se donne à voir cette pièce, finalement, darwinienne.

King Size est ainsi une pièce où l’on croirait que l’ensemble de ces interprètes, en forme de somnambule, jongle avec les états conscients et inconscients de la réalité. Soit, à même la chambre, une manière d’y entrer en préférant d’autres échelles où le rêve parfois vire au cauchemard rieur (le bar inatteignable, le mime d’une limace géante, etc).

C’est drôle, oui. C’est furieusement décalé. C’est incroyablement maîtrisé dans le geste, la technique chorale, le corps dansé. Et d’ajouter peut-être une ligne encore au Traité de Marthaler qu’il écrit, pièce après pièce… C’est qu’une vie qui ne se chante pas, qui ne se danse pas, qui ne se rit pas… est à peine une vie. Comme on peut l’entendre dans King Size avec "I’ll be there-the Jackson 5", parodié. Marthaler serait ainsi, aussi, peut-être l’un des membres de la famille d’Epicure. Et puisqu’il est permis de rêver, dans ce travail qui ne connaît de bornes, alors il en est sans doute le père. Ah, métamorphoses !


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