Angélica Liddell. Imposible soledad.
Karelle Menine - 11 juillet 2013



Angelica Liddell est une fois encore venue à Avignon. Pour deux spectacles. D’on l’on repart la mort aux lèvres, que l’on essuie d’un revers de peau, et qui reste.

Il y a toujours ce moment.

Celui où l’on bascule.

Le même que celui où elle s’est effondrée indiciblement, puis relevée.

Un jour.

Elle ouvre Todo el cielo sobre la tierra d’une longue robe jaune et le clôt vêtue de noir de rock. Rayonnante puisque sombre. Ouverte puisque retirée. Amoureuse éconduite amoureusement assoiffée de n’être jamais repue d’avoir envie d’aimer, et de chuter. Ce sera Elle que l’on traversera. Ce Elle du plateau. Ce Elle de l’écriture. Ce Elle du corps, de la voix, ce Elle adoré et haï. Ce « Monstre ». Ce reflet. Le projet commencé l’année dernière avec Maldito sea el hombre que confia en el hombre : un projet d’alphabétisation, et poursuivi cette année avec Ping Pong Qiu et Todo el cielo sobre la tierra, est cette expérience absolue d’avec elle-même. Et il y a toujours ce moment. Celui où l’on bascule.

« Comment se fait-il que quelqu’un vous convienne ? » demandait Pina Bausch à ses danseurs lors des répétitions de Bandonéon. De fait. Oui. Comment se fait-il que quelqu’un vous convienne. Comment vous avez fait pour le trouver. Pour le reconnaître. Pour ne pas être déçu. Pour trouver la force d’abandonner de vous des choses qui vous structuraient. Pour que l’autre accepte, pour vous, d’en faire de même. Et pour danser avec, le temps d’une valse, ou d’une vie. Lorsqu’elle regarde tourbillonner le couple de danseurs chinois septuagénaires qu’elle a découvert à Shangaï et invité à la rejoindre, et à qui elle offre la musique de Cho Young Wuk, Angelica sourit. Comment, pour l’amour.

Et aussi : Comment, pour la douleur. Comment on vit, en même temps que ces images, celles de la barbarie. Par exemple ces images d’intellectuels chinois torturés. Insoutenables photographies dont Angelica choisit de n’exposer, à l’entrée du spectacle Ping Pong Qiu, que les plus légères, les moindres. Dont elle nous laissera libres - et cela sera si facile - d’imaginer l’inextinguible réalité. Ou par exemple ces images des 69 adolescents et jeunes adultes massacrés sur l’île d’Utoya par Anders Breivik, qu’elle invoque pour Todo el cielo sobre la tierra, et dont elle ne montre rien, mais dont on sait tout.

Todo el cielo sobre la tierra porte pour sous-titre Le syndrome de Wendy. Pas le syndrome de Peter Pan, terme utilisé par le psychanalyste américain Dan Kiley pour qualifier ces hommes qui refusent de grandir (en référence à Peter Pan ou au Dieu enfant de Bacchus), pas le dilemme de Wendy (autre ouvrage décrivant le fait que les femmes agiraient toujours inconsciemment comme des mères), mais Le Syndrome de Wendy. Une femme qui ne voudrait pas grandir, qui ne serait pas capable d’atteindre une maturité affective, qui resterait emprisonnée dans l’incompréhension du monde des adultes avec la crainte et le désir d’eux mélangés. Cette femme, ici, se masturbe sur une île. C’est là tout ce qu’il lui reste. Là où elle voudrait rester. La masturbation, superbe expression de l’impuissance, de la peur, de l’énergie. L’île, ce Il inatteignable. Cette femme a un double (Lola Jimenez) vêtue d’une robe verte légère au vent. Elle noue des tissus jaunes aux poignets des autres. Un homme à la tête animale (Sindo Puche). Un Peter Pan, bout d’homme aux cheveux de jais (Fabian Augusto Gomez Bohorquez). Ils portent les mêmes costumes chics, d’un brun comme la terre, ou la peste. Le jaune tranche par-dessus. On repense à l’aiguillette, cette bande de tissu jaune que Le Bourreau faisait porter à ses filles, des prostituées, dans la ville belge de Mons au XIVème siècle. On interprète. On déambule. Dans Ping Pong Qiu, Angelica vient s’asseoir au bout d’une table de ping-pong pour répondre aux questions de son comédien Fabian assis à l’autre bout. Pour répondre à LA question. Pourquoi son amour de la Chine ? Elle dit « Je ne sais pas. » Puis. « À cause de la peau » ou « Parce que la Chine n’existe pas ». Un amour impossible. Une passion. La table est pièce centrale, unique. Viendront s’y déguster des nouilles chinoises. Viendront s’y jeter des balles de ping pong de « 2 grammes et demi » que personne ne rattrapera. La robe d’Angelica est ici rouge, les cheveux bleus, l’animal a cette fois une tête d’homme, les costumes ont des inscriptions chinoises, Le Petit livre rouge est rangé précautionneusement, en pile, sur la table. Et le geste revient, en silence. Le geste de torture. Et une chaise reste vide, faute d’une peur trop lourde qui aura empêché la musicienne chinoise prévue à ce poste de venir. Car « il ne faut pas dire du mal de la Chine ». Car « Mao est toujours vivant ».

Et sous la robe rouge Angelica est nue. Prête à recevoir « à la queue leu leu », en farce, les queues de quelques millions de chinois.

« Il n’est pas nécessaire de parler de sur quoi on est tous d’accord. » La torture, la misère, la censure en Chine, on est tous d’accords. « Dire ce que tout le monde a envie d’entendre, c’est facile…/… Il est bien plus difficile de parler de la merde et des merveilles que chacun d’entre nous recèle en dedans, séparément. » La MIERDA. Terreau superbe de poésie. Dans « Todo el cielo sobre la tierra » ce sera ça, jusqu’au bout : Elle, et les immondices qu’elle contient. Elle, et la beauté qu’elle quête. On est tous d’accords sur la folie chinoise. On se dispute sur la folie du voisin qui divorce, pas sur la folie chinoise. La folie chinoise on s’en fout.

« Même si, en apparence, je suis à ma place, en fait je suis loin, loin, loin… » ( Todo el cielo sobre la tierra). Angelica expose ainsi sa DOULEUR. Sa dérive. Son suicide, cette amère tentative de survie. Elle donne à voir son cadavre vivant. Il y a cette date sur son site : sa mort annoncée en 2008. Il y a ce mot à la fin de Ping Pong Qiu, qu’elle évoquait d’un geste dans Maldito sea el hombre que confia en el hombre : pleurer. Le piège serait d’entrer en compassion. On restera à sa place. Spectateur. Partenaire de ce voyage en calvaire qu’elle effectue devant nous. Spectateur - ce co fabulateur, disait Brecht - de la plaie qu’elle ouvre sans pitié. L’auteure britannique Sara Kane avait, au fil de son écriture, fait disparaître ses personnages. Ils perdaient leurs noms, n’avaient plus que des lettres. Ils arrivaient à elle. Dans 4.48 Psychose, Sara écrit « Il y a longtemps que je suis morte / Retour à mes racines / Je chante sans espoir sur la frontière ». Dans Todo el cielo sobre la tierra la dernière phrase du monologue d’Angelica est : « Et mon corps vivant était presque mort. » Et l’on rejoint Pasolini dans Pétrole, son dernier livre resté inachevé : « Au moment même où je projetais et écrivais mon roman, autrement dit où je recherchais le sens de la réalité et en prenait possession précisément dans l’acte créatif que tout cela impliquait, je désirais aussi me libérer de moi-même, c’est-à-dire mourir. Mourir dans ma création : mourir comme en effet on meurt, en accouchant : mourir, comme en effet on meurt, en éjaculant dans le ventre maternel. » Et l’on rejoint, aussi, le Je solitaire de Nelly Arcan, auteure québécoise suicidée en 2009 à Montréal et qui écrivait dans Folle : « Cette lettre est mon cadavre, déjà, elle pourrit, elle exhale ses gaz. »

Nelly, putain, sublime, joujou entre les mains des hommes et des médias, appelait l’amour en détruisant tout ce qu’il contenait, l’hypocrisie puante de phantasmes inavoués. Sur le site d’Angelica est inscrit ce titre : Fille de pute. Elle écrit « Quand je pense à la tuerie d’Utoya, je ne pense ni à la douleur, ni à l’horreur. Quand je pense à la tuerie d’Utoya, je pense à tous ces jeunes gens que j’aurais aimés et qui ne m’auraient jamais aimée. J’imagine leur sexe dans ma bouche. J’imagine d’éternelles fellations. Je n’ai aucun supplément de dignité » (Todo el cielo sobre la tierra). Il n’y a rien à sauver. « MONSTRE ». Elle parle d’elle et du TOUS. Parle exagérément au nom de tous. Pour faire tomber un mur on peut frapper longtemps si on ne frappe pas au bon endroit. Angelica Liddell frappe partout, sur tout le mur, en espérant trouver le point où le mur s’effondrera. Ce moment. Son sexe, son corps, son narcissisme, ses pulsions, sa misanthropie, sa solitude, ces outils-là. « J’ai de longues conversations avec des pervers sexuels, je tchatte avec eux. Tout le monde désormais est au courant…/… Il s’agit la plupart du temps de pratiques liées à l’humiliation. Manger, boire, avaler n’importe quelle substance issue du corps humain – le sang, les selles, la pisse – se faire fouetter ou insulter. Ils me racontent ce qu’il leur plait. Ils ne m’épargnent aucun détail. Et quand ils voient que je suis toujours là, ça les calme, j’imagine que ça leur donne espoir. » TOUT LE MONDE EST DESORMAIS AU COURANT. Comme de dire : voici ce que je suis. Je ne suis, pour le moment, capable de rien d’autre. Comme de dire : Dieu, avouerons-nous un jour le fond de nos âmes. Nelly Arcan dans Putain : « Il y aura toujours entre eux et moi cet écart qui saute aux yeux et qu’ils ne voient pas, quelque chose qui cloche et qui n’est pas entendu. » Toute l’écriture d’Angelica Liddell a cette cruelle utilisation du soi. Cette plongée en l’être abimé. Elle fait de sa solitude et de sa douleur son sujet, elle la martèlera jusqu’à épuisement. Que cela nous plaise ou non. Elle est seule à avancer sur ce chemin, entourée dans Ping Pong Qiu de Lola, Fabian et Sindo, mais qui, assis à ses côtés, l’observent, comme s’il s’agissait pour eux d’être encore là, à tenter de retenir cette Angelica qui réclame « un bonheur qui ne serait pas un combat ». Et il y a toujours ce moment. Où l’on bascule. Cet instant de violence indicible où quelque chose est reconnu. Où la solitude, portée par ce vivant coffre de raisonnance qu’est le spectateur dont parle Nietszche, cesse alors peut-être, pour elle, pour nous, d’être enfin solitaire.


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_Angélica Liddell