Théâtre de boulevard : 1 – Les lucioles : 0
Malte Schwind - 11 juillet 2013

Dans l’abécédaire de Gilles Deleuze, il parle de l’état de la littérature du moment et donne la cause de sa condition misérable au fait, entre autre, que les journalistes se mettent à écrire des livres. Vingt cinq ans plus tard, il est possible de voir du 7 au 13 juillet à la Chappelle des Pénitents Blancs ce que ça donne s’ils se mettent au théâtre. Nicolas Truong propose son Projet Luciole où il voudrait « donner corps à la pensée » et « faire du léger avec le ’’lourd’’, que peut éventuellement représenter la pensée ». Il n’arrive qu’à faire du lourd avec du « lourd » et les lucioles crèvent sous le poids d’un humour potache bourgeois.


Principalement journaliste, Nicolas Truong est « responsable des pages Idées-Débats du journal Le Monde » et organisateur du « Théâtre des Idées » du Festival d’Avignon depuis dix ans. Il s’agit là de rencontres et de débats d’intellectuels dont sont surgis plusieurs livres, notamment Le théâtre des idées – 50 penseurs pour comprendre le XXIe siècle. Il défend dans la préface de ce livre entre autre l’idée d’un service public des idées qui voudrait promouvoir « l’accès direct, libre, gratuit et partagé à l’intellectualité ». C’est certainement dans ce sens qu’il pense son « théâtre philosophique ».

Il est lui-même sur scène au début pour annoncer cette « rencontre », cette « guérilla conceptuelle » de la pensée critique qui ne voudrait pas seulement penser, mais transformer le monde. Ses chers invités sont Nicolas Bouchaud et Judith Henry avec lesquels seront présents une longue liste des plus importants philosophes, principalement du XXe siècle. À chaque nom chute alors un livre du plafond de la chapelle, comme si la lourdeur de la pensée tombait du ciel et pas l’inverse. Quelques uns auront droit à un traitement différé : Guy Debord est réduit à une projection de sa voix, Alain Badiou a l’honneur de voir toute une tonne de livres tomber qui faillent écraser les acteurs, pour Pasolini un livre tombe après l’autre pendant des longs moments. A l’instant que l’on croit que c’est terminé et que Nicolas Bouchaud ose de bouger de son coin, un dernier livre vient s’écraser sur le plateau. Tout cela fait bien rire les spectateurs présents. Nicolas Truong quitte ensuite la scène et laisse libre place à Nicolas Bouchaud et Judith Henry en « costume » d’une, je dirais, bourgeoisie de gauche. La scénographie est constituée de trois chaises et une table avec des bouquins et une étagère aussi remplie de bouquins. S’en suit alors une heure vingt où l’on a droit à des nombreux extraits des plus importantes ouvrages philosophiques, parfois, comme il le dit lui même, des véritable « stars », étoiles adorés et médiatisés. Ces extraits sont intercalés par des musiques et des danses naïves où l’on s’amuse ou où, au contraire, comme par exemple sur le morceau de Johnny Cash, Hurt, une sentimentalité bourgeoise oblige Judith Henry de serrer son partenaire de jeu dans les bras, mais où les livres sont un obstacle à cette rencontre. Ceci fait encore bien rire nos chers spectateurs. Ces extraits philosophiques sont montés par une sorte de collage qui voudrait par moment montrer comment une pensée se construit par rapport à une autre et qui prend son chemin didactique à travers un jeu naturaliste et psychologisé. C’est dans cet ordre d’idée que les deux s’engueulent, l’une avec les mots de Debord, l’autre avec ceux de Rancière(?). Qu’en sait-je ? La philosophie n’est pas Qui veut gagner des millions. Après, les deux s’amusent à un jeu qui consiste d’abord à nommer des concepts, puis de tirer les papiers et d’expliquer ou mimer ces concepts. Le spectateur reste en dehors de ce jeu pouvant se réjouir de regarder comment le pli ou Anti-Oedipe est mimé ou expliqué, comment ils jouent à « galérer » avec les concepts, mais pouvant être d’autant plus content s’il a déjà des notions, comme un voisin, pour dire : Ah, ça c’est Rancière ! Tout ce « théâtre » entre guillemets (M. Truong devrait comprendre) trouve son paroxysme au moment où ce texte important de W. Benjamin sur le progrès dans lequel il commente le Angelus Novus de Paul Klee est dit en avant-scène et où ce Angelus Novus est mimé d’une manière volontairement ridicule en arrière scène. Cela fera bien rire les spectateurs. Des exemples de ce genre sont nombreux : « […] le spectateur agit, compare [...] » et Judith Henry touche, regarde et compare ses deux seins...

Tout ce jeu bave de complaisance à part un seul moment luisant où une certaine auto-dérision peut être entendu. C’est Gille Deleuze qui est projeté, extrait de son abécédaire, et qui dit qu’ils ne supportent pas les intellectuels qui parlent et parlent et parlent. Merci, Gilles, pour un instant, un sourire a éclairci mon visage. Le reste ne semble pas être un « théâtre philosophique », mais plutôt un théâtre de citations comme on peut le trouver partout, sur les agendas, des sites internet de citations, même les publicitaires s’en servent et qui amènent tout sauf la pensée.

Le Projet Luciole se sert d’une pensée et d’un livre lumineux, celui de Didi-Huberman sur l’espoir et un désespoir de Pasolini, qui éveille réellement le désir et donne lieu à l’espoir, pour faire des lucioles une parole bourgeoise, dominante. Une parole dite, si ce ne sont pas des stars, par des acteurs que l’on connaît des projecteurs de cinéma ou du Festival d’Avignon. Des projecteurs, des spot-light auxquels des lucioles ne pourront probablement pas survivre. Une parole protégée par les toits d’une chapelle dans ce jour de pluie avignonnais. Avec cette installation des lucioles dans le milieu bourgeois, si loin d’un Accattone ou d’un Mama Roma, la pensée est récupérée et transformée en un produit consommable qui fait bien rire certains. Les lucioles qui sont certainement pas là où l’on peut les attendre, comme le dit, si je me rappelle bien, Didi-Huberman lui-même, reçoivent un coup de plus de Nicolas Truong, Nicolas Bouchaud tenant parfois ces sources de références comme une glaive pour achever la connaissance et l’expérience de la pensée avec un savoir.

M. Tuong, je continue de croire aux lucioles, mais nullement là, où vous voulez les voir et comment vous les montrez. Bref, la revanche aura lieu, même si pour l’instant c’est 1 à 0.


Mots-clés

_Festival d’Avignon 2013 _France _Nicolas Truong