Au Marché : Brecht au caca de mouette
Malte Schwind - 12 juillet 2013


Jan Lauwers et la Needcompany présente dans ce 67e Festival d’Avignon du 8 au 17 juillet entre les voûtes du Cloître des Carmes son nouveau récit créé en 2012 : Place du Marché 76. Réponse au film Dogville de Lars von Trier, une petite communauté traverse une panoplie d’horreurs. À quoi tient une communauté ? Pour vendre le punch : la réponse utopique de Lauwers consiste en un appel à l’amour.

Été :

Jan Lauwers fonda avec Grace Ellen Barkey en 1986 la Needcompany1 qui est un groupe réunissant différents artistes internationales d’arts divers : musique, théâtre, performance, danse... Les premiers travaux de la compagnie, Need to know et ça va figurait déjà sous une forme de composition fragmentaire, qui persistait pour la suite, mais dans laquelle le récit prenait de plus en plus de place. Invité régulier au Festival d’Avignon, il présenta notamment La chambre d’Isabella en 2004 et revint en 2005, 2006 et 2009. Après entre autre avoir travaillé pour la Documenta X de Kassel en 1997, il créa l’année dernier Marketplace 76 dans le cadre de la Ruhrtriennale à Bochum. On peut situer son travail, comme tant d’autres l’ont déjà fait, dans une suite du travail de Brecht. Ses récits veulent toujours s’inscrire dans ce monde et notamment dans la question de la communauté. Ils sont intercalés de musiques dont Brecht s’est servi pour son fameux Verfremdungseffekt, dans la mauvaise traduction : distanciation. Sa déconstruction de la fiction et de l’illusion, son travail entre jeu et performance, entre récit et situation joué, peut être compris comme un fonctionnement brechtien de la construction. Ainsi, on peut lire dans le dossier de presse : « Brecht is often mentioned when people are talking about my plays. I do recognize myself in his demand for rage. The first image I had for this production was that of street-cleaners in their orange uniforms. We don’t pay the slightest attention to them. We hardly see them. This indifference is shocking. Some of them are highly educated and when they come here they have to clear up our dirt. Is it a coincidence that they are all foreigners, Africans and North-Africans ? It’s not even a question of skin colour. It’s all about a group of people who are completely outside the system and are also kept there. [...] »

Automne :

« Nous avons besoin […] des histoires »2

dit-il. Parlons de l’histoire : Une communauté d’un village traverse une panoplie de malheurs et d’horreurs clivant cette communauté en deux et où la jurisprudence tombe dans l’eau. Nous commençons un an après une explosion de gaz sur la place du marché pour célébrer les 24 morts, dont sept enfants, que cet accident a provoqué et traversons été, automne et hiver. Juste avant ce moment cérémoniel, un garçon saute de la fenêtre après avoir eu un rapport quelque part incestueux avec sa sœur. Les problèmes relationnelles résultant du deuil sont visibles pour tout le monde sur la place public. Tombe alors un canot de sauvetage gonflable du ciel et amène « Bigleux », sorte de frère du « Balayeur ». Après avoir frappé « Bigleux » parce que trop direct dans ses approches, « Pauline » se fait enfermer et maltraiter pendant 76 jours par le « plombier » dans les catacombes en dessous de la fontaine de la place : « Fons Amoris ». Quand elle réussit enfin de se libérer, sa mère se suicide. Le jugement du « plombier » finit dans le meurtre de celui-ci, sa femme, complice, est enfermée dans sa maison, mais que chaque habitant peut libérer dès qu’il considère que la pénitence aura duré assez longtemps. Manière de tenter de responsabiliser les membres de la communauté, mais qui fait peser sur la conscience sans changer la donne. Finalement, la femme du « plombier », coréenne, doit être chassée du village quand ils apprennent qu’elle est une prostituée et que nombreux hommes du village ont couché « sur, dans, non, avec » elle, mais peut rester quand elle donne naissance à un bébé gigantesque appelé « Amor » dont on ne connaît pas son père.

Fable d’une communauté qui au tour de la place du marché, peut-être cellule de base du capitalisme, expérimente comment les idéaux de l’état de droit sont ébranlés par les malheurs que cette communauté doit traverser. Fable qui se passe sur cette place principalement économique, mais qui n’a finalement pas une grande influence dans le récit. Une communauté fragmentée qui retrouve son unité dans la naissance de ce « fils de pute » sur-dimensionné et dans l’amour généralisé. C’est la réponse utopique de Lauwers à van Trier.

Hiver :

La salle de ce jeudi soir est remplie d’une jeunesse qu’on ne voit pas si nombreuse dans les autres spectacles du festival. Derrière moi, ça rit, ça cri. Certes, on n’est pas venu voir un Régy. La lumière baisse et Jan Lauwers lui-même vient en avant scène nous saluer et présenter la situation du départ, les personnages, etc. Il interviendra plus tard dans la pièce, entre autre pour annoncer Acte 1, scène 1, Acte 1, scène 2, Acte 1, scène 3, Acte 1, scène 4… vous aurez compris, et jouant la guitare et autre chose en avant-scène côté jardin. Les didascalies seront dites, principalement par le « Balayeur », possible de voir le symbole un peu ennuyeuse que l’action ne fonctionnerai pas sans ce balayeur de rue, une sorte de prolétariat de notre Europe. Plus tard, c’est le mort du « plombier » qui dérange, qui « fait chier », jetant trop de neige ou giclant du caca de mouette dans la figure d’une actrice. Manière, peut-être, un peu ennuyeuse de symboliser les morts qui guettent, les fantômes qui ne veulent pas sortir de notre conscience, nous hantent avec leurs conneries, notre incapacité d’oublier. Le petit incestueux est représenté par une marionnette jouée par la mère qui se suicide un moment...

La fable est intercalée par des morceaux de musique que apparemment trois compositeurs différents ont composé, dont n’apparaissent pourtant pas clairement les singularités, sorte de Pop-rock folklorique, intercalée ou superposée encore par des moments de danse ou des actions « secondaires » prenant forme de sketch. Le moment de l’abus sexuel de « Pauline » sort de l’ensemble tant dans sa forme que dans ce que cela évoque. Un homme, le « plombier », arrive nu sur le plateau, allume un écran de télévision au milieu de la scène, va en arrière de la « fontaine » et on a droit aux gros plans du visage torturé et du bas ventre, où « Pauline » est obligée de mettre sa main dans ses culottes et de se masturber. Criant, se battant, l’image en couleur chair, mais sans pouvoir les apercevoir réellement sur le plateau (il n’y a que des ombres sur le mur du fond), la représentation théâtrale est évacuée et l’horreur passe par cet éloignement de la représentation. Elle est évacuée au nom de l’écran et on peut sous-entendre une critique de ce monde des écrans où tout le faux peut paraître si vrai. C’est là peut-être le seul moment où l’on ne peut pas s’échapper d’une illusion qui est construite théâtralement avant et dans la suite, mais qui ne prétend jamais enfermer le spectateur dans une réception unique. Une illusion (télévisuel ?, webcam ?, cinématographique ?) qui est opposée, et par là renforcée, à la marionnette (si théâtrale) de « Oskar » et sa mère qui sont devant l’écran, criant des consignes à sa sœur maltraitée.

Jouant sur leurs présences d’acteur, d’une communauté d’acteurs, simple, ouvert au public, et construisant à partir de là la fiction de ces villageois, les acteurs maîtrisent parfaitement ce va et vient entre rigolade et terreur, entre musique, chant et danse où la réalité du plateau se mélange et s’imbrique avec la fiction (et l’inverse) d’une manière fluide et divertissante. Les costumes peuvent aussi bien faire rire, notamment ceux de l’hiver. Les uns portant des chapeaux carrés gigantesques, tous en poiles d’animaux, les autres des grotesque fourrures oranges, couleur de ce camp d’amour, partant du costume du balayeur de rue. Sang, bataille, un cadavre accroché à quatre mètre de hauteur sur lequel chie encore une mouette. Un humour grinçant et grotesque, franchement drôle est enchâssé de scènes sentimentales ou franchement violentes dans un récit qui est rendu plus que clair, par exemple où l’on peut voir la culotte de la femme du plombier, la prostituée coréenne : orange.

Finalement, on passe un bon moment si l’on peut dire. Et je ne peux m’empêcher de penser que tous ces moyens de « distanciation » figurent finalement que comme des moyens de divertissement. Un théâtre certes divertissant et populaire, mais où la mise en crise de quelques représentations, la réflexion de nos aliénations, une critique de notre système et de nos opinions reste minime, voir absente. Et ce n’est pas seulement à cause de ce fin où ce bébé gonflable d’un air idiot permet la réconciliation et la prolongation de cette humanité douteuse.

Épilogue :

J’entends ces publicités dans les rues d’Avignon : « Il y a tout. Vous aurez quelque chose à rire, et à pleurer aussi. Tragique. Et franchement drôle. » Non, merci, c’est fait. Et finalement, j’ai la prétention d’attendre autre chose du théâtre.

1 Tous les informations sont tirés soit du dossier de presse, soit de la site officiel de la compagnie : http://www.needcompany.org/EN

2 La Terrasse, p. 18


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