La déambulation du vide
Karelle Menine - 12 juillet 2013



Le collectif Rimini Protokoll propose un parcours dans la ville où, munis de casques audios, les spectateurs sont invités à s’aventurer dans un théâtre de groupe.

En matière de « théâtre au casque », on se souvient d’une expérience. Celle du spectacle « Etiquette » proposé par la Compagnie britannique Rotozaza. Des micro situations, du théâtre d’objets de l’intime. L’immersion dans une autre réalité où celui qui est à côté de vous devient arbre, maison, ciel. Quelque chose de simple où la part d’imaginaire est l’unique clef.

Dans le projet proposé par Rimini Protokoll - dont on a déjà apprécié le travail par ailleurs - il n’y a rien. Tout au moins rien à découvrir.

Cela commence dans un cimetière, avec une musique façon dramatique au casque. Quelques cris de corbeaux et une voix féminine d’ordinateur qui dit « Bienvenue sur notre standard d’accueil ». Puis la voix vous demande de choisir une tombe. Et les cinquante spectateurs d’aller chacun devant une.

Alors commence le cycle des questions.

« …/… Cette tombe pourrait-elle être la vôtre ?…/… Pourquoi ce corps s’est-il arrêté de fonctionner ? …/… Quelle est la différence entre un corps mort et un bébé pas encore né ?…/… La personne a-t-elle laissé une famille derrière elle ? …/… Vous êtes venus pour me comprendre. Je vais essayer de vous comprendre…/… Vous faites entre 1m50 et 2m. …/… Vous avez entre 40 et 130 kilos. Votre QI est entre 70 et 130… »

Et la déambulation en ville d’Avignon débute. Et tout le groupe suit « l’homme au tee-shirt rouge », puis les indications données au casque. Et l’on traverse ainsi un parking, un supermarché, une rue, une université – où l’on nous fait écouter l’Odyssée de l’Espace de Stanley Kubrick, lorsque l’ordinateur Hal refuse de répondre aux ordres de Dave. Et l’on ne parviendra jamais à nous inscrire dans la ville, à la faire partenaire, à s’emmêler à son jeu. Et l’on ne parviendra jamais à interroger la relation homme-ordinateur.

L’objectif annoncé était immense. Nous faire examiner la notion de collectif, de distanciation et de groupe, ainsi que la place d’une machine, d’un logiciel, qui dit « Vous allez mourir tandis que moi non. Je vous survivrai », d’une voix recomposée à partir de 2500 heures de voix. Le collectif allemand Rimini Protokoll formé dans les années 90 a pour usage de travailler ainsi, in situ, avec les citoyens, à partir de situations existantes, en analyse – disent-ils – du réel. Sur leur site ils affirment : « Les membres de Rimini Protokoll utilisent leur méthode de manière profondément subtile, dans des constellations toujours plus surprenantes, faisant preuve d’une grande curiosité envers le monde. » Soit. Ici, l’ambition annoncée de « s’aventurer dans un théâtre à la lisière de l’émancipation » - immense objectif n’est-ce pas - est totalement perdu.

- « C’est comment d’être derrière les autres ? …/… Laisse-moi t’emmener dans le théâtre de la nature …/… Peux-tu encore trouver ton chemin sans l’aide d’un groupe ? ».

Il y a ces deux seules fois où la voix dira « S’il vous plaît ». Lorsqu’elle vous demandera d’appuyer sur le bouton d’un ascenseur et lorsqu’elle vous demandera de rentrer dans l’Eglise, « avec respect » (il est vrai qu’on serait tout à fait du genre, nous, les 50, le gentil groupe - la horde tel que la voix nous nomme – à nous jeter subitement vers l’autel en hurlant « mort aux vaches ! » ou quelque chose de ce genre). Une fois assis dans l’Eglise, accompagnés d’une musique de messe, la voix nous dit : « Regarde la lumière qui vient d’en haut et qui t’apporte du réconfort …/… Fais comme si tu priais …/… Je vais essayer de te surprendre. Je vais entamer ma transformation. » Et la voix féminine qui jusque là s’était présentée sous le prénom de Margaux, devient la voix masculine de Bruno qui - nous rassure-t-il - a conservé entier le disque dur de Margaux.

Et il y a ce moment, celui où le groupe, à qui il est demandé à la sortie l’église de se baisser pour regarder ses orteils, de se relever au signal, puis de choisir un objet dans son sac - celui que l’on découvrirait sur nous si l’on mourrait là, soudain, d’un accident de voiture - le brandit et se met à marcher comme lors d’une manifestation. Le son diffusé dans le casque est celui de la grève des intermittents de 2003. Nous serions donc les grévistes qui bloquent Avignon. Et l’on fait croire à ce groupe qu’il est fort. Qu’en brandissant ainsi dans le vide un quelconque objet, il bloque la marche du monde. Qu’il a toute puissance. Sauf qu’une jeune femme discrètement, tient derrière elle, derrière le groupe, à destination des voitures, une pancarte où il est noté : « Merci de patienter (moins d’une minute) ». Alors on ne joue plus. Le son diffusé n’est pas seulement le son des manifestants mais aussi celui des commentaires. Dont celui-ci : « Ce soir en Avignon nous n’avons pas trouvé de grévistes heureux… ». Dans ce jeu du dedans / et du hors, le hors gagne. Le seul spectacle est devenu celui de ce groupe qui se met à courir lorsqu’on le lui demande, et le projet qui jusque là se montrait seulement ennuyeux change pour devenir l’étude sociologique ratée de ces personnes encadrées par trois porteurs d’antennes et une voix d’ordinateur. Une farce qui, si elle ne se voulait pas si sérieuse, flirterait aisément à la lisière d’une animation de Club Med. Et l’on repense à Gilles Deleuze qui disait simplement : « Alors, bien sur, ca ne se fabrique pas comme ça, on ne se dit pas un jour “Tiens, je vais faire tel concept, je vais inventer tel concept“. Pas plus qu’un peintre ne se dit un jour “ tiens, je vais faire un tableau comme ça“. Il faut qu’il y ait une nécessité, sinon il n’y a rien du tout. »


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