Exposition humaine
Linda Sepp - 13 juillet 2013


Pendant plusieurs années Séverine Fontaine a situé son travail artistique dans des lieux et autour des thématiques concernant des personnes âgées. Avec sa compagnie IKB, fondée en 2002 à Lyon, elle travaille pendant trois années dans le cadre d’une résidence dans un hôpital gériatrique. Elle intègre les expériences de sa rencontre avec les habitants dans son travail et crée Un Siècle de Mémoires Vision 1 & Vision 2, consistant d’entretiens avec les personnes âgées. Elle s’intéresse après ce travail « aux liens qui unissent chacun de nous » (programme de salle Avignon / Chartreuse) et réalise Filaments, projet qui réunit jeunes adolescents et personnes âgées. Travailler contre des classements définis par les humains semble rester l’intérêt principale de l’artiste. Dans la pièce Regards (8 - 20 juillet), un solo présenté par l’artiste elle-même, elle utilise par contre non plus le matériel d’entretiens avec les autres. Elle va plutôt à la recherche de ses propres expériences et crée ainsi une pièce très personnelle qui nous renvoie notre propre regard et nous révèle quel effet celui peut avoir. C’est une pièce courageuse, adapté à un public adolescent.

Les regards sont représentés par des lampes qui semblent être des plantes dans une forêt fantastique, les vidéoprojections ressemblent aux Bandes Dessinées. Ainsi la scénographie devient un espace visuel de l’imaginaire. Par contre on va y raconter une autobiographie en composant des souvenirs réelles. Les lampes deviennent sous la manipulation de Fontaine des partenaires sur scène, des personnages aimables et des ennemies. Ce jeu de marionnette est introduit dans une scène qui raconte la naissance de Fontaine. L’enfant se trouve sous le regard des parents. Mais ce moment, qui devrait être un instant chaleureux et intime de famille, donne plutôt l’atmosphère froide d’une clinique, de l’exposition d’un corps vivant aux yeux de spécialistes. Quelque chose ne va pas. L’enfant le sent, mais ne le comprend pas. Et Fontaine, qui jusqu’à maintenant nous a parlé dans le noir de la cave fraîche à la Chartreuse transformé en théâtre, nous montre son visage. C’est ce visage (déformé selon les règles actuelles de beauté) qui est l’élément dérangeant dans la scène familiale, et c’est celui qui détermine l’expérience personnelle des regards que Fontaine fera pendant sa vie. Après une opération quand elle était néo-née Fontaine est aujourd’hui une jeune femme avec un visage caractéristique mais, au moins selon moi, pas du tout choquant.

Mais bien sûr, chacun d’entre nous a connu la cruauté des enfants, prêts à explorer les limites du pouvoir en formant des groupes grâce à l’exclusion des autres. Chacun d’entre nous aurait pu être la « petite connasse » qui terrorise Fontaine avec un regard infini, plein de curiosité. Dans l’enfance, tout peut devenir la raison pour laquelle on se trouve tout d’un coup humilié par les autres. Être différent en est certainement la première raison. Bien sûr que l’exclusion et le jugement des gens sur les autres ne s’arrêtent pas à une certaine âge. C’est juste qu’on apprend d’être plus discret.

Un humour spécial est une des forces de Fontaine. Du sarcasme vers le monde, de l’ironie vers soi-même, des clins d’œils vers le public rendent Regards un lamento joyeux. Des grands émotions sont représentés par des chants et de la percussion. Peut-être que cette pièce est une sorte de vengeance. Peut-être qu’elle est une libération. Peut-être elle est une ode à la propre vie, une exposition d’une personne qui se sentait depuis toujours exposée mais qui prend maintenant la parole et qui donne des retours à ceux qui ne cessent pas à l’observer.


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