Faust : la Gedankenfabrik de Stemann
Yannick Butel - 13 juillet 2013


D’un bout à l’autre du Faust, Nicolas Stemann aurait inventé un théâtre en liberté à la FabricA. Un théâtre où Faust, devenu un matériau comme Hamlet l’a été pour Müller, nourrit les acteurs qui, sans arrêt, innervés par Goethe, s’en écartent, y reviennent, l’oublient et finalement le servent comme il les aura servis. Ou comment la mise en scène de Stemann fait violence à Goethe, et comment le principe de violence accouche de 9 heures grandioses et aveuglantes. Un théâtre sismique où les acteurs Sebastian Rudolph (Faust), Philipp Hochmair (Mephisto) et Patrycia Ziolkoska (Marguerite), en mentor et guides de la communauté que forment les autres, forment une bande anarchisante, au service du plateau et du jeu…

Il n’est de pensée qu’explosive

Tout Tout… aura volé en éclats dans le Faust de Stemann et paradoxalement, dans cette atomisation ahurrissante et éclatante d’inventions naïves et de visuels esthétiquement parfaits, le Faust de Goethe y est absolument présent. Et ce, sans doute, parce que le projet de Stemann, loin d’être dans le respect paralysant qu’impose le chef d’œuvre, s’affranchit de celui-ci. Il lui porte atteinte pour le remettre en mouvement. C’est-à-dire pour le faire parler, aujourd’hui, pour qu’il résonne maintenant et lui permette de recouvrer une actualité critique. D’emblée, dans les premières minutes, c’est cela que Sebastien Rudolph rappelait dans un prologue écrit pour l’occasion. Et Stemann qui, toute la soirée, aura pris la parole pour présenter chacune des parties de ce « nouveau » Faust, ne disait pas autre chose.

Et c’est de cette disparition et réapparition dont se nourrira le Faust qui, dès les premiers pas de Sebastien Rudolph sur la scène, en front de scène et s’adressant au public, tout en parlant une langue mêlée d’hier et d’aujourd’hui, fait entendre en déchirant Le livre dont les pages resteront un instant à même le sol. S’en amusant, s’en énervant, s’en délectant… l’acteur reprend ainsi la main sur le théâtre, répend de la peinture pour écrire un autre traité des couleurs, s’énivre de ses formes chromatiques en en enduisant son corps, etc. Faust commence là, à la seconde où le livre : le poème, sert enfin à ce geste poiétique comme l’a pensé Heidegger. C’est-à-dire, le livre qui permet de construire…

Et la construction passera ici par la déconstruction, la mise en scène d’images imprévisibles, d’acteurs intempestifs, de gestes incongrus, de chimères en tous genres et d’allégories venus d’un imaginaire joueurs et farceurs … Comme si, convoquant Faust et ses premières lignes que nous gloserons « J’ai tout étudié… etc et ne sais toujours rien au seuil de ma vie », Stemann avait pris, au pied de la lettre goethéenne, cet aveu de méconnaissance et de fausses représentations qui l’autorisent à faire danser le savoir en en renouvelant les formes et les formats.

Au commencement sera dès lors l’action, référence et cri de guerre partagés avec Nietzsche. Au commencement sera Dyonisos, son désordre, son goût du plaisir, du bordel et de l’anarchie constructive.

Au commencement, après presque 1H00 sera la mise à mort de l’acteur bourgeois (Sebastien Rudolph, inépuisable et génial) qui, nous ayant entretenu, avec défiance, de sa lassitude d’être l’acteur comme ci et l’acteur comme ça. Et saluant plusieurs fois, disant « Danke » et « Adieu » au public, avec dans le grain de la voix quelque chose d’inquiet, il tire sa révérence, et derrière un paravant : se tire une balle dans la tête.

Ça commencera là, Faust 1, puis 2… Et tout le long de cette demi-journée, du milieu d’après-midi au mitternacht, pas un tableau de cette fresque baroque, jouée sur un train d’enfer, n’épargnera le théâtre. Pas d’économie critique, si vous préferez, quand il s’agit à travers des vidéos de montrer les philologues (que haïssait Nietzsche), et autres professeurs derrière le bureau, faire la leçon sur Faust, sur un rythme monotone et un ton de vérité. Et, bien plus tard, en écho à cette première attaque, il y aura encore la critique de ce fourre-tout qu’est le post-dramatique à la mode des études théâtrales, quand Philipp Hochmair, en Mephisto ivre et épuisé, s’amuse à rappeler que leur jeu, ici, est « post-post-post-post dramatique ». Qu’on se le dise une fois pour toute, Faust 1 et 2, était aussi une machine de guerre où Stemann livrait bataille contre les formes figées du théâtre, les héritages classiques, bourgeois et traditionnels. N’hésitant jamais à augmenter la critique de quelques marionnettes à l’éffigie lointaine de Jean Vilar.

Total irrespect, donc, et drôle à souhait, car le Faust de Stemann ne conduit en rien ni aux vérités, ni à un quelconque sens, ni une signification avariée…. Mais plutôt dans les régions du théâtre où JOUER est le seul mot d’ordre. Là, où le théâtre, dans un élan de cruauté, est encore et toujours le moyen de faire avant toute chose une expérience. Et les 9H00 qui constituent ce Faust, sont cette expérience. Nouvelle expérience qui, au prétexte de Faust, s’invite à penser le monde comme Goethe le fit aussi, à son époque.

Stemann, lui, en fera donc de même et à travers le « petit monde » et le « grand monde », comme un militant de l’action directe, s’en prendra au cancer de notre ère et dont le billet vert n’est que l’un des symptômes du Cancer capitaliste.

La charge sera totale, moins héroïque, que le plus souvent érotique. Et à travers la critique du capitalisme ou du libéralisme, le Faust ressemble parfois à un traité altermondialiste. Mascarade disait Goethe en son temps quand il parlait de l’argent roi… Sciences économiques lui répond Stemann en critique du sien. Et de voir pleuvoir les avatars d’un Moloch financier qui se donne sous la forme, sur scène, d’une boîte de nuit géante qui mettrait le public à danser au rythme techno et autres parades. Moloch boursier, aussi, quand sur les murs de la FabricA roule des images vidéos qui ressemblent parfois aux tableaux chiffrés des cotes boursières. Là, est donc aussi Faust, qui n’en finit plus de convoquer les nouveaux démons en cols blancs, les salopards fortunés et autres Picsou internationnaux, repris de justice virtuels.

Faust est alors la critique d’un système dont Debord nous aura appris qu’il se donne sous la forme d’une société du spectacle (séance de video-proj de Une de journaux qui rappellent les scandales politiques). Ou, et cela revient au même, ce qui est représenté à travers la mise en scène de la misère, ça serait aussi et toujours la misère de la mise en scène.

Sur le plateau ardent

La bande d’anarcho, sortie tout droit de l’enfer urbain, chante, gueule, parle… et endosse tous les costards et autres costumes nécessaires à rappeler Faust. Ici, Méphisto porte des petites cornes rouges comme on en voit dans les parades et autres cabarets où le cul, le corps et la pensée sont voisins de palliers. Là, Mephisto et Faust, à force de se fréquenter partagent le même nez rouge. On ne met son nez n’importe où, et le baiser du diable est ici, moins une métaphore que des séances de « roulage de pelle ». Et il y a aussi Hélène, et plus tard Marguerite, prise en sandwich façon kamasutra qui hésite sur le pieux qui devrait la guider. Génial image un rien porno et si juste pour montrer que l’on pourrait se damner par amour. Ailleurs, à des tables d’écoliers comme si elles étaient aussi celles du banquet ou de dramaturgie, on joue à apprendre ou à méditer. Et c’est malin, cette manière de faire qui, chez Stemann montre que la vie, dès lors qu’on la pense, est un enfer. Entre ludique, lubrique et satanique… pas une fois Stemann ne nous laissera hésiter. C’est un tout que ce Faust peuplé de chimères et d’allégories. Et de voir alors dans certaines figures et autres marionnettes, moins les idées de Craig et Kleist, que les pures formes caricaturales de pensées fécondées par le bourdon. De quoi devenir vraiment dépressif ou suicidaire, non ? Surtout en l’absence de Dieu, qui est moins une réponse qu’une éternelle question.

Derrière les lunettes noires, en tenue de soirée, entonnant un phrasé lyrique ou parodiant un Goethe poudré et perruqué, en costume de lumières ou en danseurs bacchiques, sur un lit métallique blanc, sous la menace de l’essence sur le point de s’enflammer, fardé pour les uns ou yeux charbonneux pour les autres… le Faust 1 et 2, est une porte d’entrée vers un autre théâtre. Une porte, qui vient concurrencer celles delphiques qui nous ont si longtemps leurrées. Une porte, comme celle qui est au commencement de ce Faust. Un théâtre des opérations, un théâtre des convulsions… Le seul théâtre, en définitive, qui nous ramène à penser que c’est un art vivant. Non un art pour seulement commémorer les morts, mais surtout une pratique pour énivrer et enthousiasmer les vivants. A commencer par ceux qui le font vivre !

Et d’entendre les conneries sur le maillot de bain de Goethe qui aurait résidé à Avignon comme une allusion à la pratique de se « mouiller ». Si tel est le cas, Stemann et sa bande se seront alors bien mis à l’eau.

Dans ce dédale d’images, de jeux, d’entrées et de sorties, dans le miroitement d’un mur fait de plaques métalliques, à la surface de vidéos aux figures spectrales qui ressemblent aux danses métaphysiques de Wygman, il ne faut pas croire pour autant que le sérieux soit absent.

Peut-être alors, les dispositifs scéniques de Stemann y conduisent. Et peut-être dans la figure du boiteux se tient-il. Méphisto le boiteux comme l’exige la légende. Et Faust, presque boiteux, soutenu par une canne qui semble le préserver encore d’un pacte total avec une trop humaine condition.

Dans cette image, l’une des dernières de la mise en scène de Stemann, le claudiquant Faust, avec sa canne, rappellait juste que le temps du théâtre, il montrait en définitive qu’il s’entretenait avec lui même. L’allégorie qu’était elle-même Mephisto n’étant présente au plateau que pour souligner un monologue. C’est-à-dire : les doutes, les questions, les espoirs, les décisions impossibles, les choix irréductibles.

Dans le boiteux vieillissant qu’est Faust et qu’interprète Sébastien Rudolph, il y avait toute une humaine condition d’aujourd’hui : se faire sa place au soleili et peut-être pactiser avec l’enfer... ou résister, encore. Faire que le théâtre soit une poche de résistance au risque d’en succomber. Au final, on réalisait peut-être que Faust, cette parabole empruntant à l’idée qu’en avait Brecht, était le lieu et le temps, privilégiés, d’un ultime soubresaut de conscience à éprouver à l’épreuve de la scène.


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