Ah, nos désirs inaccomplis !
Malte Schwind - 13 juillet 2013


Le 10 et le 11 juillet, Christophe Marthaler montre son King Size – Eine Enharmonische Verwechslung dans l’Opéra-Théâtre dans le cadre du 67e Festival d’Avignon. On en sort réjouit, léger, avec une joie dans l’œil. Il se moque des clichés, de la bienséance, de tous les conventions et idéaux bourgeois dont est constitué notre monde où les rires viennent se placer sur un fond mélancolique de solitude nous permettant d’être triste et joyeux en même temps.

À Lulu

Le Suisse Christophe Marthaler1, né en 1951, a signé plus de 70 productions. Il a travaillé dans les grandes théâtres et opéras de l’Europe, de Bâle à Hambourg en passant par Berlin, Paris et Avignon... Ayant étudié en musique puis formé à l’école de Lecoq, une équipe, notamment la scénographe Anna Viebrock, s’est constituée autour de lui depuis des années. Souvent avec un certain humour noir, il met en crise les représentations dominantes de ce monde. Présentant deux spectacles en tant qu’artiste associé du Festival d’Avignon en 2010, et des travaux en 2009 et 2012, il revient cette année avec King Size. Dans ces une heure vingt, nous traversons de Schumann à Michel Polnareff, de chansons populaires à du pop américain, une panoplie de musiques, Lieder, chansons, songs, dans une scénographie stérilisée, hôtel bourgeois quelconque, armoires bleu pâle, lit king size, propre et clean. Dans ce décors s’inscrivent quatre solitudes. Un homme et une femme dans leurs meilleurs âges, une vieille dame et un pianiste passent, sortent des armoires, sont trop petits pour se servir une boisson d’un frigo à deux mètres de hauteur, se couchent, dorment, se lèvent, se changent, sont assis, juste là, dans un rythme lent, agréable, clair, fin. On n’a pas besoin de se dépêcher, on a le temps pour tout (c’est quelque part déjà une forme de résistance à notre monde de productivité et de zapping). On sent que ce n’est pas un travail de jeunesse. Et on voit le plaisir en arrière, le sourire de Marthaler et on le voit ouvrir une bouteille de blanc et encore sourire astucieusement. Ces quatre solitudes chantent alors d’une manière sérieuse des chansons mélancoliques ou naïves et joyeuses. Des chansons d’amour, l’amour dans toutes ses couleur. L’amour impossible à l’amour euphorique pop-juvénile. Du romantique au kitsch des Schlager. Venant par moment en avant scène, concert classique au concert pop. Leur pathétique est hilarant, leur solitude aussi, leurs lieux communs, leurs conventions. Et tout de même, la mélancolie demeure quelque part. Une mélancolie venant de ce monde stérile, où les aliénations des idéaux bourgeois, de la bienséance, des conventions de l’idéologie dominante ne permettent au désir d’aboutir. Ce couple dans son meilleur âge se couche dans leur lit king size qui ne sert qu’avoir la plus grande distance entre ces deux êtres. Ils se touchent par hasard, surpris, se détourne rapidement. Leur plus grande intimité vient au moment où ils se touchent leurs bouts de doigts, comme d’un choc ils se détournent l’un de l’autre portant leurs doigts à leurs nez respectifs. La vieille passe sur le plateau plusieurs fois sans rien dire et lance des sortes d’aphorismes : « das Denken kann ich mir auch schenken » ou « Il y a des pupitres qui n’ont jamais vu de partitions », étant assise devant un pupitre qu’elle a déplié avec application, mais pour lequel il n’y a pas de notes. Et c’est elle qui, par ses folies, mangeant des spaghettis avec un gratte-dos de son sac à main, croquant dans une feuille de salade et jetant l’autre moitié par terre, paraît encore la plus vivante de tous. Et malgré cette stérilité, cet apathie qui fait que souvent, les trois sont fixes comme congelés dans un image, on sent que le désir chemine dans ce monde proprement stérilisé. « If music be the food of love ». Shakespeare, qu’il monta quelques années auparavant. Ce désir d’amour qui prend place dans des chansons pop où ailleurs, dans un petit jeu de regard mais qui n’arrivent simplement pas à se réaliser. Et il y a là tout un tragique du quotidien, ces désirs inaboutis que Rohmer a si bien su libérer, que Marthaler nous montre et d’où l’on sort de la même manière : légère et illuminée. Quelque part le rire sur tous ces désirs inaccomplis, empêchés par quelconque morale, prend le dessus et se dessinent comme une résistance dans un monde qui voudraient les aligner, aliéner. « Es waren zwei Königskinder... »

1 Les informations sont tirées de l’article Gärungsstudien zwischen Liederabend und Performance – Der Regisseur Christoph Marthaler de Patrick Primavesi dans Die Kunst der Bühne


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