La needcompany chante le mauvais et le bon amour
Mélanie Thorel - 14 juillet 2013


Jan Lauwers, metteur en scène belge de théâtre et de danse, artiste visuel, fonde la needcompany, collectif multidisciplinaire en 1986 avec Grace Ellen Barkey. Il présente au cloitre des Carmes, « Place du marché 76 », jusqu’au 17 juillet.

A cour, des costumes oranges vifs sont suspendus, une pelle, quelques instruments, une petite estrade faite de quelques planches.

A jardin, un petit salon de musique, un piano, des instruments, un lustre en cristal, un faux chien. Des costumes sont également suspendus, un peu plus élégants, pourtant plus ternes.

Au centre, encadré d’un côté par une table en faïence et un fauteuil roulant, et de l’autre une colonne translucide, une estrade, évidée en son centre : la fontaine du village, ode à venus et à l’amour.

Un petit grill la surplombe flanqué de deux haut-parleurs. La place du village attend une commémoration.

En trois actes et un épilogue, quatre saisons, où se concentrent les faits-divers les plus atroces, les concours de circonstances les plus absurdement affreux, deux maitres de cérémonie, Sergent Pepper(J Lauwers lui-même) et un balayeur, tout de orange vêtus, présentent une année de ce personnage principal, le village.

On commémore un accident, sournois et sans odeur, l’explosion d’une bouteille de gaz, qui décima une partie du village, enfants y compris, accident qui plonge les villageois dans le doute, la culpabilité et l’horreur.

ETE

La needcompany danse et chante la monstruosité d’un enfant qui se jette par la fenêtre sous les yeux de sa soeur ce jour de commémoration.

Un radeau géant, fait de pneus et d’animaux gonflables ternes, pendant sombre d’une sculpture à la Jeff Koons, transporte dans le village un autre personnage orange, alter ego du balayeur-maitre de cérémonie, venu de nulle part, un étranger, néanmoins familier car affublé de la même tache de naissance noire sur le visage.

Le nouveau venu aviné, tente, à la fin de la célébration, d’abuser de la jeune fille qui vient de perdre son frère.

Celle-ci est immédiatement enlevée par un autre homme, et séquestrée sous la fontaine du village. Les tortures de la séquestration et du viol sont montrés, filmés en plan très serrés, visibles dans un écran de TV, qui met à distance, focalise et concentre la violence tout autant.

La jeune fille a la force de tenir debout grâce à sa mère qui lui parle par le truchement du fantôme du petit frère, marionnette enfantine et inquiétante, qui elle aussi concentre l’horreur.

Au bout de 76 jours, la jeune fille se libère et rejoint sa mère, au moment où elle se suicide.

Un homme-bête monstrueux rampe sur les morts.

AUTOMNE

Chacun a enfilé des bottes de caoutchouc, comme pour se protéger de la merde dans laquelle on doit marcher. Des fiantes de pigeons pleuvent.

Le tortionnaire est arrêté puis tombe dans la fontaine où les villageois le laisseront se noyer.

La jeune fille séquestrée a servi d’écran à la propre fille du tortionnaire : elles nouent une amitié sur ce fondement, se parent de orange comme les morts, qui maintenant suivent la jeune victime comme son ombre.

Le plombier mort est suspendu /pendu (crucifié ?) au dessus de la fontaine.

La femme du tortionnaire qui a tenté de protéger sa fille, et a aidé la jeune victime à fuir, mais a attendu 76 jours, devra donc expier.

Elle sera enfermée à son tour pendant 76 jours, symbolisée par la colonne de verre, qui sera dès lors centrale dans la scénographie.

La pénitence prendra fin si un membre du village décide de la libérer avant.

Le fantôme du tortionnaire jusqu’à la fin viendra hanter le village de ses danses, peint comme un squelette de carnaval mexicain.

HIVER

Chacun revêt des manteaux, oranges, moelleux comme des peluches pour les uns ; Sombres, ternes, bruns pour les autres. Des toques démesurées, ridicules, s’ajoutent à cela. Il neige, un homme coupe du bois en fond de scène.

On découvre d’autres secrets:la femme du tortionnaire a assisté au suicide de la mère martyre ; l’étranger a supprimé ses camarades sur le radeau pour en être le dernier survivant...

Un village dans le village, à la couleur orange, grossit, attisant la haine de ceux qui restent ; Rejoint pas d’autres qui souffrent ou qui meurt, comme cette femme, responsable de l’accident initial, qui finit par obtenir de son mari qu’il la tue.

Les quelques hommes qui restent du village originel, profitent des services tarifés de la femme du tortionnaire toujours enfermée.

EPILOGUE / LE PRINTEMPS

De monstruosités en monstruosités, le village termine son histoire dans un chant d’amour, où les victimes et les bourreaux s’aiment, après l’accouchement grotesque de la prostitué, qui fait naitre un enfant sans père, absurdement géant, poupée gonflable dissimulant la fontaine du village, que l’on nommera « Amor ».

Cette dichotomie irrigue toute « Place du marché 76 » : le chant du « mauvais amour », celui sali entre un frère et une soeur, entre un bourreau et sa victime, amour incestueux entre un père une fille, celui de la mère qui ne protège pas sa fille, de la femme qui pardonne le pire à son mari, s’allie au chant du « bon amour », qui nait dans la résilience, la construction de soi au delà du malheur , le soutien des autres qui renforce, qui aide à survivre à tout.

La dualité de la pièce est présente également au travers de l’usage de deux langues, en permanence mêlées tout au long de l’histoire.

Dualité de la place du public, à la fois témoin et spectateur. Double présentation par deux maitres de cérémonie, double balayeurs, double jeu des performeurs dans une mise en abime des dissensions mises en scène des membres de la needcompany.

Cette duplicité appuie la complexité du discours : la couleur orange très fortement présente tout au long de la pièce est la couleur des tenues de sécurité qui protègent. Mais dans un pays de double culture comme la Belgique d’où Jan Lauwers est originaire, elle n’est pas sans rappeler la couleur des néerlandophones. Double groupe qui s’affronte dans un même village. Double culture que des nationalistes aimeraient voir mises dos à dos.

Jan Lauwers met en mouvement dans une geste résolument politique, une compagnie composée de neuf nationalités différentes, dans une exubérance macabre, foutraque et jubilatoire, parfois à l’excès.

Résolument positif et optimiste Jan Lauwers, s’il n’arrive néanmoins pas à convaincre par la superposition et l’accumulation des événements sensationnalistes, réussit néanmoins à nous séduire par la présence et l’énergie réjouissante de ses comédiens, danseurs, chanteurs, musiciens, et à nous emporter par son humanisme absolu.


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