La joie des liens
Malte Schwind - 14 juillet 2013


Christian Rizzo présente du 7 au 15 juillet D’après une histoire vraie au Gymnase du Lycée Aubanel. Une pièce dansée avec deux batteries qui pose la question d’une communauté, d’une fraternité, d’une camaraderie, d’un groupe de jeunes hommes. Elle finit sur une danse de joie et une éloge à l’amitié se libérant de contraintes rigides. « Ouais ! » Noir.

En fuyant Gintersdorfer/Klassen - on a filé les billets de La fin du Western et La jet set à un couple grec - je fais la queue pour un dernier billet pour le Rizzo qui est déjà venu quatre fois au Festival d’Avignon. Arrive alors quelqu’un avec un billet de trop, je sors mon porte-monnaie, et … il me l’offre : « Les billets doivent circuler. » C’est avec cette joie après cette déception de Logobi 05 que j’entre dans cette gymnase : « Putain, c’est incroyable. »

On dirait que sur le plateau flotte un autre plateau, grand rectangle gris assez loin des spectateurs, éloigné comme un laboratoire, avec un petit mur à cours, côté jardin au fond de scène, une estrade avec deux batteries. Boules de pétanque, chaise, livre, regroupés ensemble. Un danseur arrive devant ce rectangle, enlève ses chaussures, rituel connu des cérémonies sacrales, de quelconques temples aux gymnases de kung-fu, entre alors dans l’espace et commence à s’enrouler, se lever. Souvent sur trois ou quatre pattes, attiré par le sol, il est rejoint un par un des autres danseurs qui s’inscrivent dans le même mouvement. Ils ne se battent pas avec la gravité, ils la séduisent par leur « fragilité », d’une posture d’humilité et de simplicité. On est surpris par la pilosité des danseurs. Cheveux longs, barbes. Le corps est ce qu’il est, sans mascarade ou un pari d’une équipe qui ne se rase plus pour la durée de la compétition.

C’est donc ce chœur qui s’est constitué à fur et à mesure, cette communauté qui, on ne peut pas dire « marche au pas », mais qui a une rythmique et des gestes en commun. De temps à temps, des couples, ou deux unités, éloignés l’un de l’autre, sortent de cette chorégraphie de chœur et dansent leur danse à eux, en miroir, en micro-cellule de la communauté, ou fonctionnant comme une intrication quantique qui fait qu’une particule A réagit immédiatement lorsqu’on modifie particule B sans qu’il y ait lien physique. Les lumières font penser à des nuages qui passent en accéléré, quelque part on est hors d’un temps ; les corps, quand ils tournent ou roulent, à des cailloux sous le ressac. Souvent un des danseurs est expulsé du groupe, soit mort par terre ou hors du plateau, une sorte de sacrifice ou boucle émissaire. Fonctionnement d’un groupe que l’on a probablement tous connu. Il y a des jeux de mains innombrables. Les bras se tiennent, se tournent, s’imbriquent formant ainsi des figures de mouvement par moment étourdissant. Les corps se frôlent, se balance, vibrent doucement à d’autres moments. Ils se tournent au tour. Parfois quelques uns pourront voir un érotisme, une douceur du testostérone, dans les rapports entre ces jeunes hommes, d’autres une amitié ou une fraternité qui n’a aucune raison d’être pudique face à l’autre, qui lui veut simplement du bien. On voit le « lien » entre ces êtres, on voit tellement le lien qu’on voit des véritables lignes se faire et se défaire. Plusieurs fois, on reconnaît des gestes et des corps de danses folkloriques ou de rituels jamais vus personnellement. Le pas un peu lourd, trotter lentement, je ne sais comment le dire, avec le regard vers le sol, ils tournent en rond, par exemple, comme pour faire venir un esprit quelconque. Ailleurs, ils se tiennent, portent le poids de l’autrui, posent un corps sur un autre, où de ce chœur surgissent des variations soliste ou duel, reformant ensuite le corps entier de cette communauté. Tout cela se passe sur, ou sous, la musique de Didier Ambact et King Q4, deux batteurs qui font varier la batterie d’une subtilité à une force d’entraînement explosive, entre Rock et... autre chose. Et ne me sorte pas de la tête ce (se) tourner au tour, exemplaire peut-être de rituels archaïques, mais qui résonne avec ce que Yannick Butel me disait quelques heures plus tôt : La critique consiste finalement à tourner au tour. Des fois, paff, on a pointé quelque chose pour continuer ensuite à tourner au tour, essayer de nommer. Et je vois ces danseurs tourner, et qui, vers la fin entrent et sortent du plateau librement, sans se soucier des chaussures, de comment prendre cet espace, plus besoin d’une sorte de sacralité. La chorégraphie est beaucoup moins rigide, chacun a gagné une liberté, mais ils sont ensemble, danse avec joie pour finir dans un cri de joie, ayant réalisé cette communauté possible. Un cri de joie à l’amitié, ou pour nous montrer enfin ce qu’est la fraternité.

Amitié aussi dans la critique, et vous pouvez lire sur le même spectacle ici et ici et ici et ici.Tournons autour.


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