Rizzo : tradition sans mutation : une impossible communauté
Antonin Ménard - 14 juillet 2013


Le Gymnase Aubanel, accueille en ce début du 67ème festival d’Avignon, Christian Rizzo pour « D’après une histoire vraie ». Christian Rizzo est chorégraphe mais a commencé comme publiciste puis a décidé de se consacrer à l’art et la chorégraphie. Avec « D’après une histoire vraie », il cherche, recherche la possibilité d’inventer une danse folklorique utopique, sans lieu, ni culture d’attache. Une danse reliant les hommes d’aujourd’hui. Il cherche aussi à retrouver une émotion brute, « archaïque » dit-il qui l’a submergée il y a dix ans à Istambul. Rizzo raconte qu’un groupe d’hommes a surgi pour exécuter une danse folklorique. Ce moment, cet instant où des hommes dansent, retraçant dans le temps présent une histoire passée, une transmission d’hier à maintenant l’a manifestement ému. C’est avec cette mémoire que « d’après une histoire vraie » s’est construit. Cette mémoire de ces hommes et cette relation entre hommes par la danse est interrogée par ce spectacle. Une interrogation que Christian Rizzo a voulu partager avec de nouveaux interprètes venant d’horizons différents mais ayant en commun des racines dans le bassin méditerranéen. Les huit interprètes (Fabien Almakiewicz, Yaïr Barelli, Massimo Fusco, Miguel Garcia Llorens, Pep Garrigues, Kerem Gelebek, Filipe Lourenco, Roberto Martínez) accompagnés par la musique de deux batteurs (Didier Ambact et King Q4) sonorisé par Vanessa Court (lire http://www.insense-scenes.net/site/index.php?p=article&id=355) et par la lumière de Cathy Olive.

Rituel

Dans une pénombre, un clair-obscur, un danseur longe la scène. Il se place au milieu en avant-scène et se déchausse. Il entre dans l’espace de danse pieds-nus. Un acte qui marque un rituel et au-delà de l’idée de respect mis en scène on aperçoit clairement l’intention de montrer que le passé, l’hier sera présent dans cette proposition. L’interprète commence par apprivoiser le sol, travaillant à la mesure du poids, du pesant. Le passé aurait-il du poids, nous entraine t-il dans une chute ? Ce premier danseur est rejoint régulièrement par les autres. Un à un, ils arrivent pieds nus déjà. Ils rejoignent la chorégraphie au sol. Les huit interprètes semblent être en dialogue avec un langage corporel commun sans pour autant danser à l’unisson. Le silence est avec eux. Ils dansent où ils marquent le sol de leurs empreintes. Ce sont des traces invisibles comme celles laissées par des voyages. Ils voyagent ensemble et se dessine une notion de fraternité entre eux. Ils se tiennent, se donnent la main pour être ensemble au monde, pour être du voyage. Les batteurs arrivent, se placent derrière leurs batteries placées sur des praticables à un mètre du sol en fond de scène. Elles sont impressionnantes. Elles commencent à sonner. Mais les premiers sons produits participent d’une mise en route délicate. Ce sont les sons cuivrés des cymbales que font résonner les batteurs. Ils ne marquent pas encore un rythme rock’n roll. Il y a dans ces premiers sons de la douceur. On pensera encore à un son rituel ceux des cloches, des gongs…

Après le poids, les danseurs travaillent à se tenir debouts, travaillant sur des gestes, des codes empruntés ça et là aux danses folkloriques. Sans jamais reconnaître l’une d’elles, on sent leurs présences. Christian Rizzo dit qu’en travaillant sur ce projet, il a tenté de réunir les mouvements communs aux différentes danses traditionnelles. Mettre en commun plutôt que séparer. C’est aussi la mise en communauté et ce qu’il appelle « une réconciliation avec le masculin » qui est en œuvre ici. Mais notant cela, la méprise serait d’imaginer que la danse de Rizzo n’est qu’emprunt au folklore. Au contraire, il associe les danses, sans différence, sans hiérarchie. Elles, les danses, se mêlent, se parlent, s’associent. Elles permettent aux interprètes de naviguer entre elles sans que la distinction soit évidente. Loin des clichés, loin de la parodie, Rizzo et son équipe cherchent une danse comme une langue commune dans laquelle on retrouverait quelque chose de nous-mêmes, de nos racines. Lors d’une rencontre à l’Ecole d’art, une femme se présentant comme venant des Balkans confiait que « d’après une histoire vraie » lui avait fait penser à son grand-père dansant dans les fêtes. Travaillant à faire et à mettre en commun, Rizzo travaille la communauté des spectateurs à leur histoire à venir. Celle en construction qui rassemble celles encrées dans des mémoires. Rizzo réfléchit la « tradition » comme une reformulation, une réinvention à partir des legs de nos ascendants. Rizzo travaille ainsi à la possibilité d’une tradition qui s’invente mais qui ne reproduit pas une forme et des codes figés.

Dans une dernière partie, les danseurs libèrent le plateau des restes, des oripeaux du chorégraphe : chaises, livres qui trainaient négligemment en avant-scène figurant l’autorité de celui qui écrit et impose. Ayant balayer le plateau, ils peuvent imaginer, improviser leur danse et faire leur « d’après une histoire vraie ». Ils utilisent les codes en même temps qu’ils les transforment. Ainsi Rizzo boucle son histoire en donnant l’espace et les codes à ses danseurs pour qu’ils inventent et réinterprètent : « D’après une histoire vraie »


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