Rizzo : le proche et le lointain.
Yannick Butel - 15 juillet 2013


Le temps D’après une histoire vraie de Christian Rizzo aura modifié, nous semble-t-il, l’architecture du Gymnase Aubanel, au point de faire d’une salle de spectacle, une sorte de territoire de recueillement et d’extase. Un lieu du mouvement et du son (on salue le travail de Vanessa Court) purs. Un instant rare pris à l’éternité et à la contemplation des âmes chorégraphiques.

D’après une histoire vraie…

Commence par ce souvenir qui est rapporté dans le programme et que contera Rizzo à l’Ecole d’art : « Cela remonte assez loin. Il y a quelques années à Istanbul, j’ai assisté à un spectacle dans lequel soudainement jaillissait un groupe d’hommes se livrant à une danse traditionnelle, complétement effrenée, avant de disparaître aussitôt. Je suis resté bouche bée, dans un état émotionnel intense qui n’avait rien à voir avec les émotions que je ressens habituellement au théâtre. Il s’agissait d’une sensation beaucoup plus brute, archaïque ».

Et c’est peut-être là que Christian Rizzo et son étude D’après une histoire vraie sont à saisir. Là, à l’endroit de la mémoire et du regard que l’on porte aux vies qui nous entourent, à la manière qu’elles ont de nous apparaître, à cette façon qu’un détail, un pli, un mouvement, une couleur… demeurent pour longtemps en nous parce qu’ils ont éveillé ou réveillé une qualité sensible dont on cherche toujours la présence en soi. Cette manière dont quelque chose qui relève du beau, de la vérité, du poème (comment nommer ce qui nous trouble ?) nous rend présent à nous-même. Comment une expérience nous rend la conscience d’un état de fragilité lié, un court instant, à un savoir qui n’a pas été appris, mais que l’on découvre par soi-même. La « bouche bée » de Rizzo, l’aveu de son émotion… en sont le signe imprévu et sans doute aussi la joie inattendue. Et de voir dans l’émotion de Rizzo l’émotion d’un regard, son inaltérable goût pour un monde qui, parfois, se donne dans une danse traditionnelle qui n’est pas le monde d’aujourd’hui, mais un monde d’ailleurs qui n’en finit pas de hanter notre espace contemporain. Un monde d’ailleurs, dis-je, qui est comme une porte delphique que l’on ne distingue pas immédiatement.

D’après une histoire vraie serait ainsi cette porte espérée. Et le titre qu’a choisi Rizzo appelle lui aussi un commentaire précis. Il ne s’agira pas d’une fiction, il ne s’agit pas d’un lieu imaginaire. D’après une histoire vraie est d’abord une expérience faite qui trouve dans la pratique de l’art chorégraphique une autre épaisseur. Disons, une matérialité et une corporéité. Un peu comme si, à la manière d’Holderlin qui écrivait que « l’art est la floraison de la nature », la pièce de Rizzo était le trait achevé d’une étude pensée. Au commencement de cette pièce sobre, humble, simple, dans le passage d’un monde d’ailleurs à un espace contemporain, D’Après une histoire vraie relevait donc d’un souvenir augmenté. Comprenons, un souvenir né d’Istambul, augmenté d’un geste de danseur contemporain. Une œuvre prise, donc, dans le flux et le reflux du proche et du lointain, là où, à l’endroit de l’œuvre, la distance et la différence s’annulent pour ne plus former qu’une danse traversée.

Le climat d’un geste

C’était dans un musée, devant un tableau sans titre, peint par Antoine Coypel. C’était une toile bleue, et un homme aux yeux bandés, une main tendue vers le vide, semblait chercher ou espérer. C’était, me semble-t-il, ce que je nommerai l’expérience du tâtonnement. Expérience, selon moi, qui est le seul mouvement de nos vies intérieures. Le tâtonnement ou un art de l’équilibre qui rappelle que tout ce qui participe de la vie sentie est perpétuellement inscrit dans une fragilité immuable, un entraînement indépassable où le mouvement est forcément périlleux, instable, ouvert au danger et à la chute. Et, simultanément, où le mouvement est la seule issue, le lieu de la quête, celui aussi du désir. Regardant la pièce de Rizzo, c’est cet ensemble de sensations liées au tâtonnement qui me revenait à travers 8 danseurs accompagnés par le son que formait un duo de batteurs.

C’était un espace sonore donc où le rythme primal de la batterie semblait faire écho à un battement lointain venant en surface de la scène pour rendre sensible une origine. Sons fouettés ou percutants, le bruit sourdre constant s’entendait comme le dévidement d’un fil sonore tendu, tantôt dans le ralentissement, tantôt dans l’accélération de la percussion. Ondulatoire dans l’onde de choc, vibratoire au tympan, incantatoire dans les leit-motiv déployés… le son est ici le calque ou la matrice de la forme chorale dansée. Dansée, ou marchée, car la danse chez Rizzo semble s’enraciner dans les plis que forment les corps, dans les passes lentes des mains, dans les postures d’attente qui se déploient.

Dans la lenteur de ce mouvement, à peine éclairées par quelques lumières aléatoires, les corps déplacés et dansants sont proches d’état de suspension métaphysique. Métaphysique s’entendant ici pour son étymologie grecque : ce qui vient après la physique. D’après une histoire vraie serait donc, en quelque sorte, une manière de déjouer les règles de la physique non pas en bouleversant l’ordre du mouvement, mais en le ralentissant, en le minimisant au point de le rendre perceptible dans ses états d’attente, son climat de suspension.

Façon de sculpter le geste dans son rapport étroit à la philosophie dont Nietzsche écrivait qu’elle était la danse de la pensée. Rizzo fait ainsi danser la pensée sensible, précisément il fait danser le mouvement de la pensée, son commencement ému et troublant. Et l’instant de D’après une histoire vraie peut ainsi se regarder comme l’étude d’un groupe en exil où chacun est un corps accueillant. Un groupe ou une communauté dont le geste doux, éolien est l’expression et la manifestation de la fraternité recouvrée. Une fraternité d’au-delà des frontières qui puisent ici et là, dans l’âme de gestes liés à des danses populaires. Une fraternité où les danseurs hommes ne sont jamais que les ombres contemporaines d’un amour qui n’est plus déguisé.


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