Total vend du rêve nigérian
Mélanie Thorel - 16 juillet 2013


Auditorium du grand Avignon-Le Pontet les 14 et 17 juillet à 11h, les 15 et 16 juillet à 11H et 18H Rimini Protokoll, label allemand fondé par Helgard Haug, Stefan Kaegi et Daniel Wetzl, travaille depuis 1999 (le label est fondé en 2002) à des formes diverses, pièces radiophoniques, art de la scène, théâtre dit documentaire, visant la communication avec le public, entre fiction et réalité.

Pour Lagos business angels, le public est accueilli devant l’entrée de l’Auditorium. Là, des hôtesses forment des groupes de 20 personnes, auxquelles on remet des badges. Chaque groupe est emmené en un point différent de l’auditorium, à l’intérieur ou à l’extérieur, dans une sorte de foire commerciale sensée se déroulée au Nigéria.

Je me laisse conduire à l’intérieur, traversant la salle habillée d’écrans installés en plusieurs points, de petites pièces aménagées ça et là, de faux containers, comme on pourrait en trouver sur le port de Lagos.

On s’installera, tout au long du parcours, dans de petits espaces, bureaux, ou salle de prêche en plein air.

Une allemande, Frieda Springer Beck, nous accueille et raconte ses déboires d’investisseuse au Nigeria et la manière dont elle s’est faite arnaquée, voilà plusieurs années.

Aujourd’hui, elle vit au Nigeria, et après ses déconvenues, ruinée, elle est finalement sauvée par quelques honnêtes nigérians . Elle oeuvre aujourd’hui pour la commission des crimes économiques et financiers.

Le groupe est invité à changé d’espace. Oluwafemi Lapido, jeune nigérian chef d’une petite entreprise de chaussures, raconte ses stratégies d’expansion, n’hésitant pas à contrefaire de grandes marques, et son ambition de couvrir les marchés africains et européens, par le biais des nouvelles technologies.

Puis, dans le jardin de l’auditorium, Victor Eriabe, pasteur nigérian, nous chante l’esprit d’entreprise insufflé par Dieu en chacun de nous.

Dès lors un chant évangélique, « Millionnaire », sera repris, à la fin de chaque tableau, par l’ensemble des intervenants.

Nous sommes ensuite accueillis par la nigériane Biyi Tunji Olugbodi autour d’une table ovale, où le petit groupe est réparti de manière aléatoire entre inactifs, jeunes diplômés et actifs.

Cette consultante, fière de sa réussite, nous expose l’art de décoder les mauvais CV et s’emploie à nouer des relations entre quelques spectateurs, pour des business futurs.

Puis Uwe Hassenkamp nous reçoit pour une réunion d’affaires. D’habitude au Nigeria les affaires peuvent prendre beaucoup de retard, nous dit-il. La présence de quelques politiciens corrompus semble avoir fait évoluer la situation favorablement. Il développe une application pour transférer de l’argent d’un téléphone portable à un autre. Les nigérians sont seulement 25% a détenir un compte en banque, mais en moyenne ils possèdent 3 téléphones portables.

Ce businessman multicartes, inaugure ensuite, en notre présence, le tout premier centre de contrôle technique du Nigeria. Enfin nous « prenons l’avion » vers l’Allemagne afin d’assister au discours d’inauguration d’un centre de formation destiné au nigérians, anciens rebelles, souhaitant se former au business.

Jude Fejokwu, analyste financier nigérian nous explique sommairement le fonctionnement du système boursier au Nigeria et raconte son expérience au service des investisseurs.

Enfin, Silke Hagen Jurkowitsch, autrichienne, développe un business de dentelles pour riches familles nigérianes.

A l’issue de ces mini conférences, chacun repart avec cartes de visite et autre documents promotionnels.

Le public est finalement rassemblé dans la salle de l’auditorium pour un final évangéliste à la gaité molle, tout à la gloire du Nigeria, terre promise pour le business, figure renouvelé du rêve américain, graphiques et comparatifs économiques à l’appui.

Rimini Protokoll souhaitait tordre le cou aux idées reçues sur les rapports économiques Nord-Sud.

Selon Goldman-Sachs, le Nigeria fera partie des dix nations les plus puissantes économiquement à l’horizon 20501.

Certes, ces portraits sont loin des images d’Epinal que l’on peut avoir des pays d’Afrique sub- saharienne. Ils sont également malheureusement très éloignés des réalités sociales et économiques du Nigeria.

L’absence de violence dans ce parcours frappe dans un premier temps. Les exactions des milices rebelles, les affrontements inter-religieux et inter-ethniques, secouent régulièrement le pays, en faisant l’un des plus violents de cette région du monde.

Certes, il y a bien quelques références à la corruption et aux groupes armés. Mais Rimini Protokoll expose une image volontairement aseptisée de cette société : les dégâts du néo-libéralisme n’y sont aucunement décrits, à peine évoqués. Rimini Protokoll n’intègre pas suffisamment d’éléments de décalage ou de dérèglement, pour que l’on puisse croire en une quelconque dénonciation de la corruption, de la violence, de l’esprit colonialiste qu’y règne encore, et de la nouvelle puissance évangéliste.

Le propos est entièrement tourné vers la culture néo-libérale, mâtinée de prosélytisme religieux.

Aujourd’hui, le pays compte par endroit près de 10% d’évangéliques2.

Pour eux, la réussite dans les affaires constitue une confirmation de l’appartenance aux élus de Dieu. Les évangéliques sont donc particulièrement à l’aise avec le capitalisme.3

La feuille de salle déroule une description économiquement positive du Nigeria, nouvel Eldorado, et décrit en quelques phrases les troubles corollaires au développement économique de ce pays.

Rimini Protokoll, par son manque d’implication claire vis à vis de ces problématiques, se rendrait-il complice de la société Total, fortement implantée au Nigeria et qui finance en partie ce projet artistique ?

A l’instar des mouvements évangélistes, Rimini Protokoll, semble faire, à son insu (?), un prosélytisme bien déplacé.

Épilogue.

De retour à Caen, je tombe sur une œuvre de l’artiste plasticien camerounais Barthélémy Toguo, intitulé Import / Export, exposé dans le cadre du MéPIC à Caen4.

Toguo y expose d’un coté, dans un vieux conteneur, une série de barils neufs, peints aux couleurs de l’Afrique, symbolisant les relations commerciales avec les pays africains, en particulier l’enrichis


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