Thyeste, le faux tragique
Evelise Mendes - 10 juillet 2018

Thyeste, de Sénèque
mise en scène de Thomas Jolly,
Cour d’honneur, Festival d’Avignon 2018.

Comment écrire la critique d’une expérience qui la plupart du temps ne nous interroge pas, ne nous fait pas bouger, ne provoque rien en nous ?


— Petit mensonge 1. La mise en scène de Thomas Jolly a conduit nos pensées vers un seul endroit : la porte de sortie…
— Petit mensonge 2. Thyeste nous a provoqué un mal de tête et d’ennui durant 2h15…
— Petit mensonge 3. Tout au long de la représentation, on s’est interrogé sur mille choses pour voir le temps passer plus vite. MAIS, on s’est aussi posé cette question : « À travers cette approche clichée de « jeu tragique », qui veut-il convaincre ? ».

C’est vrai que la scène d’ouverture est très belle : un homme escalade une immense structure scénographique en forme de tête durant plusieurs minutes. Il le fait silencieusement, délicatement, on peut même dire qu’il le fait humblement (comme s’il voulait à un moment se cacher du public). Comme un moment de suspension, traversé d’un souffle poétique.

Là, le silence qui s’installe pendant près de cinq minutes nous parle davantage que les deux heures de bavardage qui suivront... Là on entend les chauves-souris du Palais, là on entend aussi le vent qui souffle et la vie quotidienne qui se déploie à l’extérieur du bâtiment. Là on entend enfin la quête de silence de cet homme tragique. Lui monte sur l’image d’une tête tombée, la tête de notre avenir sans avenir… Parce que si on peut parler de la « pertinence » du texte de Sénèque aujourd’hui, c’est dans la mesure où il met en lumière le fait que notre avenir est depuis toujours foutu…

Après cette approche sensible pour démarrer le spectacle, on voit (et surtout on entend !) le déploiement d’un « tragique cliché », d’un tragique en définitive mélodramatique. C’est un mélodrome composé d’une rose des vents éclairée sur le plateau, de fausses chauves-souris jetés dans la salle, d’un Atrée machiavélique habillée en costume jaune, des enfants déguisés en costume d’halloween, des couronnes high-tech de couleur verte… Un mélodrame où le comédien (ce n’est pas un hasard s’il est aussi le metteur en scène) qui joue Atrée essaie d’apparaître plus que n’importe quel personnage. Mise en scène ? Ou mise en avant ?

Parmi tout cet univers « intense » (on ironise) où un frère (Atrée) essaie de se venger de l’autre frère (Thyeste), où la musique, l’éclairage et la projection servent à souligner l’atmosphère de la scène, on remarque que certains comédiens s’engagent et cherchent des nuances dans leur jeu. Celui-ci n’arrive cependant jamais à se développer vraiment : sans doute parce que la conception de la mise en scène se fonde exclusivement sur la production d’effets.

Plus exactement, d’un côté il y aurait la volonté de rendre le spectacle spectaculaire ; de l’autre, il y aurait une quête pour le rendre accessible au public nombreux. On pense alors à un « didactisme spectaculaire » dans Thyeste via la projection sur le mur des noms des personnages, de quelques passages de la pièce, du mot « soleil » traduit en diverses langues, via la transformation de monologues en chanson hip-hop, via tout un ensemble d’effets pour que le public de la cour puisse comprendre « la valeur » du sens de ce texte tragique.

Après deux heures de carnage fake et d’un jeu en règle générale sur-affecté, arrive la scène finale. Elle est assez longue, assez fatigante.

Malgré cela, pendant de cinq minutes, quelque chose d’intéressant se produit. Les frères, en costume blanc, se trouvent allongés sur la table du banquet, tête-bêche. Chacun répète sa phrase, jusqu’au moment où les phrases sont dites simultanément. À gauche de la table, il y a l’immense tête ; à droite, la grande main. Là, le spectacle redevient intéressant parce qu’il se produit à nouveau un court-circuit de quelque chose… Peut-être parce que le tout début et la fin de la mise en scène dessinent l’esquisse d’un tragique contemporain... ou parce que le tragique se manifeste via l’intensité d’une corporéité, d’une condition, d’un état, et non pas via le bavardage crié...

La phrase de Sénèque (« Une seule chose peut nous rendre la paix ; c’est un traité d’indulgence mutuelle ») est tout à la fin projetée sur le mur. Et je me demande : cette paix et ce discours de consensus servent-ils et à qui ?


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