Die Strasse, la rue en marche
Arnaud Maïsetti - 18 juillet 2018

Die Strasse, Cie Boll & Roche,
avec Stéphanie Boll et Joanie Ecuyer
Gilgamesh Belleville, Avignon Off 2018

Performance urbaine, dit le sous-titre. Spectacle déambulatoire, nous promet-on : et c’est une belle promesse. Alors que le festival IN a décidé cette année d’assigner le spectateur à sa place — numérotée —, on n’est pas mécontent de trouver ici un peu de liberté de mouvement, d’échapper au dressage et à l’assignation. La ville comme performance marchée, c’est une seconde promesse, tout aussi belle. On imagine déjà la ville saisie dans son âpreté réelle. Et puis, on n’a pas oublié l’injonction troublante et désirable de Milo Rau dans son Manifeste : « Le but n’est pas de représenter le réel, mais bien de rendre la représentation réelle ». Promesses, donc. Mais les promesses engagent ceux qui y croient, et on n’est pas croyant, à peine pratiquant. Et on avait raison de se méfier. La ville ne sera ici qu’un décor, qu’un support, qu’un prétexte. Une heure, on « déambulera » dans la ville, allant là où on nous le dira — parce qu’on est docile — suivant deux jeunes filles en cavale, armé d’un casque et de nos déambulateurs intérieurs. Et ce qui reste de la performance paraîtra rapidement une convention de plus ; quant à la réalité de la représentation, une marche où la docilité masque mal un dressage qui ne cesse d’installer de la frontalité, du théâtre d’assis. La ville tout autour, indifférente et rageuse, lèvera le contraire de la docilité : elle ne jettera pas un regard sur nous bientôt avalés par la fatigue.


La jeune fille attend, assise au pied d’un immeuble. Est-ce qu’elle nous attend ? On la rejoint depuis le théâtre en suivant l’homme qui nous a vendu le ticket, et avec qui on discute un peu. Il raconte que les scènes de liesse qui ont suivi la finale de la Coupe du Monde ont quelque peu « perturbé » la séance de la veille. Décidément, la ville est encombrante : si seulement les Belges avaient gagné, on aurait pu faire tranquillement du théâtre tranquille.

On a rejoint la jeune fille ; on nous a tendu des casques aux étranges lumières bleues : la musique d’attente nous fait attendre. En attendant, on attend. Tout ce moment trouble est le plus passionnant : on ne sait pas encore que cette musique est un artifice pour nous occuper, comme on occupe les enfants. On aurait pu croire que l’attente serait une part de l’expérience. Qu’on nous a conviés à assister à l’attente : déjà une déliaison singulière se tisse entre les bruits qu’on entend dans le casque, chants d’oiseaux, nappes de musique, heurtée par les mouvements de jeune fille au-dessus de qui une perche est tendue pour amplifier le moindre geste : cigarette allumée, os de la main craqués, souffles. Entre ce qu’on voit et ce qu’on entend, l’espace de la fiction qui déréalise ce qu’on voit et ce qu’on entend en lui donnant une matérialité plus dense encore. Cela prend du temps : cela pourrait prendre tout le temps du « spectacle ». Mais le spectacle malheureusement va commencer.

La musique finira rapidement par fabriquer une bande-son pour enrober ce qu’on verra, comme une enveloppe sonore pour un film en réel. Parce que c’est un film : en tous cas, c’est la première fiction proposée. Un homme soudain surgi avec un clap de cinéma : c’est parti. Y aura-t-il toujours entre nous et le théâtre le besoin des signes de la croyance ? On est sommé de croire, donc, que ce qu’on voit n’est pas ce qu’on voit. La jeune fille qui attend à cinq mètres de nous est dans un film. Voilà pour la distance, et voilà pour la convention.

On regarde la jeune fille qui attend, mais ne nous attend pas, puisqu’elle ne nous voit pas, et qu’elle est dans son film : elle hurle le nom d’une autre fille de temps en temps, et la fiction va s’installer.

Une histoire d’amour évidemment — quoi d’autre ? —, avec un homme qu’on quitte, une décision qu’on ne parvient pas à prendre tout à fait, un désir qui ne s’avoue pas, une fuite qui est le mouvement d’un renouement. Une heure racontera cela : dans les oreilles, la voix off nous expliquera ce que pensent les jeunes filles, et l’amant de celle qui part, et caetera. Les deux jeunes filles joueront ce drame en dansant : pour lutter contre la référence ? Pour frotter contre l’espace réel des corps, l’espace fictionnel de la danse ? Une convention de plus. Plus tard, elles feront semblant de se battre : convention de la convention. Dans les oreilles, des bruitages, des sons de coups qu’on n’échange pas : déliaison ou fausseté à la puissance. On nous prend à témoin d’un événement qui n’a pas lieu.

Mais ce n’est pas là que se joue Die Strasse : c’est dans la rue, et puisque la rue n’existe que dans son parcours, dans le trajet qui la lève comme le véritable espace de la représentation, du drame, et du drame de la représentation.

Spectacle déambulatoire : on nous l’avait annoncé. On passera donc d’un lieu à un autre. D’abord ici, puis plus loin, il suffira de suivre les filles, et la foule. Le pire, c’est qu’on le fera. On suivra le mouvement. On sera en marche dans la ville ; quand les deux jeunes filles s’arrêtent, on s’arrête ; on regarde. Spectacle de la déambulation qui ne cesse pourtant de réassigner des arrêts comme autant de point de fixation. Et la frontalité revient en force à chaque endroit pour réinstaller la ligne de partage de la scène et de la salle que tout le propos tendrait pourtant à nier.

Quand on est invité à ce point à la docilité, évidemment qu’on joue le mauvais esprit. Alors à chaque tableau, tandis que la majorité du « public » s’installe face aux deux jeunes filles jouant, on sera quelques-uns à se tenir de l’autre côté du point de vue dominant pour briser la frontalité, et entrer dans le champ de la belle image. On n’est pas subversif par esprit de contradiction : simplement, si on nous invite à marcher, on ne marche pas dans cette combine-là, celle d’être assigné à une place que pourtant tout le processus prétendait défaire.

Puis, cette marche forcée dans les ruelles d’Avignon prend peu à peu des allures peu désirables de marche au pas : le rythme s’élève, il faudrait courir pour tout voir, tout suivre : on renonce évidemment. On marchera, certes, mais à notre rythme. On trouvera même quelques avantages à être en retard, jouissant de la musique projetée en nous sur des murs qui ne l’endossent que malgré eux. La jouissance est une autre ruse et la ruse n’est qu’une fuite.

Il aurait fallu peut-être suivre l’invitation du spectacle jusqu’au bout et docilement prendre l’imitatio de la représentation comme une leçon : à l’image des jeunes filles, prendre la fuite, cavaler, fuir loin dans la ville. Ou alors danser : l’un d’entre nous, plus sage, plus fou, refusant la marche, préférant Paul Valéry à ce monde en marche, dansera.

On est docilement rattrapé par notre propre docilité : on regardera jusqu’au bout.

On n’en pensera pas moins. Théâtre de l’espace public qui fait de l’espace un décor de plus jusqu’à l’invisibiliser (les murs d’Avignon ne sont qu’une surface, jamais l’enjeu d’une question, d’une lutte) ; qui fait du public un corps asservi à sa suite ; qui fait de la marche une succession de stations propres à faire de nous des Assis ; qui fait de la fable une romance ; qui fait de la musique un arrière-fond ; qui fait de nous des morts-vivants, déambulant au pas lent de la suite à voir, comme tous les quatre ans on irait voter, pour voir la suite, pour donner sa chance au produit.

Finalement, l’accident est toujours salvateur. Vers la fin, soudain, c’est le drame : (pas le drame du drame : le drame véritable du retour au réel) : rupture de son : les écouteurs cessent de diffuser la jolie musique. Les jeunes filles continuent de danser. Immédiatement, tout le monde de se regarder : est-ce que ce n’est que mon casque, ou le casque de tout le monde ? La solitude se brise, la panne crée un lien brutal. Comme lorsqu’une panne d’ascenseur provoque un échange qui n’aurait pas eu lieu si la machine avait fonctionné parfaitement : comme dans les grèves soudain l’arrêt de la structure reconstitue des solidarités actives. On se parle. On se demande ce qui se passe. Les jeunes filles continuent de danser. On ne les regarde plus. On se regarde. On est renvoyé à la ville, qui n’est plus le support de la fiction, mais Avignon, une machine à produire du spectacle — spectacles qui ont besoin de dysfonctionner pour nous permettre de vivre et de parler.

Die Strasse cesse ainsi : les deux jeunes filles avaient continué de danser sans nous. Quand elles reviennent, qu’elles saluent, on comprend que c’est fini. Mais quoi ? On rend les casques qui ne fonctionnent plus. On rentre dans la ville. On marche. Est-ce qu’on marche comme toute à l’heure on marchait ? Je ne sais pas. En marche dit quelque chose d’une allure sûre d’elle-même, dans l’absence de direction — on sait bien sûr que c’est l’abîme docilement organisé comme un monde. En marche : je songe à ces dessins animés où le coyote poursuit l’animal insaisissable jusqu’au détour d’une falaise, il continue de courir dans le vide jusqu’à ce qu’il prend conscience que le vide est sous lui, et c’est alors qu’il tombe.

En rentrant, on préfèrera marcher plus lentement, on se perdra, mais on sait où nos pas nous mènent. On se dit les phrases de Rimb. pour se donner des forces et du courage. « Crevaison pour le monde qui va », oui : « ce ne peut être que la fin du monde, en avançant ».


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