Korsunovas, Tartiufas : XX-HEIL
Yannick Butel - 18 juillet 2018

Tartufias de Molière,
mis en scène Oskaras Koršunovas,
Opéra Confluence, Avignon In 2018

« L’hydre du côté droit du populisme élève sa tête dans toute l’Europe. Cette hydre n’a rien de commun avec la foi et les valeurs humaines mais elle maîtrise une rhétorique propagandiste qui est basée sur des valeurs inébranlables : Dieu, la famille, le foyer, la nation. C’est une sorte de Tartuffe » répond Oskaras Korsunovas à qui veut l’entendre. Il y a 20 ans, Korsunovas (metteur en scène lituanien, diplômé de l’académie du théâtre de l’université de Vilnius) débarquait en France pour la première fois. Son credo reposait sur une idée : « jouer des pièces classiques de manière contemporaine, en mettant en lumière ce qui est pertinent dans l’époque que nous vivons, parce que le théâtre contemporain doit refléter le présent et parfois être hors du temps, prédire le futur et agir comme un signal d’alarme » confiait-il à Aurélia Salinas dans un entretien. Le même déclarait ailleurs « Sérieusement, pour moi l’art n’a rien à voir avec les conventions. Je n’en ai rien à faire de respecter les conventions, les dogmes de l’esthétique… je ne crois pas que mon théâtre entre dans une catégorie… ». Depuis Hamlet qu’il a monté dont il répète La phrase en l’appliquant à l’Europe « "Quelque chose est pourri au royaume du Danemark" est plus que jamais actuelle », jusqu’à Tartiufas, dont il joue 4 actes dans une version abandonnée et censurée qui prive le spectateur d’un happy end pour le mettre à l’endroit de l’Histoire.


Tartuffe, le nom de quoi ?

Tartuffe ou l’hypocrite (Molière. Stop. 1664. Stop. Trois actes. Stop. Format comédie. Stop) ou aussi, version conseillée par Monsieur de Péréfixe L’Imposteur jouée en cinq actes (1667). Immédiatement interdite. Finalement, ce sera Tartuffe ou l’imposteur (Molière. Stop. 1669. Stop. Cinq actes. Stop. Format tragédie. Stop. Estampillé Comédie sur la couverture de l’édition originale). Pièces à emmerdes, pièces qui malmène l’Église catholique (encore, toujours, for ever) qui vient juste de signer La Paix clémentine (pas le fruit qui marque les mois de grossesse dans Grito Pelao, mais les accords de paix entre le Saint-Siège et les jansénistes, une petite bande de rigoureux, un poil fanatique quand ils causent dogme). Molière ou l’art de mettre de l’huile sur le feu, avec encore un chef d’œuvre polémique (ça durera cinq ans), politique, qu’affectionne Louis XIV au trône mal entouré qui aime se poiler et titiller les dévots, cagots et autres bigots du Saint-siège.

Et de lire le Tartuffe, alors, dans ses versions successives qui racontent l’histoire d’un animal à sang froid, reptilien, faux dévot, hypocrite, escroc (qui se laissait chasser piteusement dans la version initiale), genre méchant, et qui dans la version définitive se révèle un scélérat lequel devient Maître de la maison d’Orgon, après avoir « enfilé » toute la famille. D’une certaine manière, Tartuffe est à Molière, ce que Théorème est à Pasolini. Tartuffe est un baiseur ou disons qu’il profite des cons (dans tous les sens du terme) qui sont légions dans les maisons bourgeoises qui élèvent des ânes (Elmire, Damis, Valère, Mariane, Orgon). Personnage masqué, machiavel déguisé, malin en quelque sorte, Tartuffe-le-rusé ressemble ainsi au type qui joue double-jeu avec un environnement qui ne sait pas jouer et respecte les règles et la loi. Pour un peu, à lire Molière, on finirait par croire que Lyotard a été son contemporain lui qui préconisait que dans le jeu, ce qui est érotique et jouissif, c’est la tricherie, le mauvais coup, l’entorse à la règle… Alors, bien entendu, de Tartuffe, pléthore d’interprétations existent. Aporie reconduite donc. Mais, et s’il est permis de choisir parmi les propositions interprétatives, disons que le thème de l’aveuglement et de la manipulation sont difficilement déplaçables. À moins que, affinant ces entrées, Tartuffe nous permette de distinguer que ce monde, d’hier à aujourd’hui, a toujours nourri une bête immonde (in-monde) qui se présente parfois, comme disait Müller, sous la forme d’une comédie qui n’est jamais qu’une tragédie vue de dos.

Le Tartuffe des autres…

Du Tartuffe de Braunschweig qui installait le personnage éponyme dans une tragédie classique aussi noire qu’un tableau de Soulage, à celui de Lacascade qui l’utilisait dans une perspective purement actoriale entre chien et loup, voir le Tartufias de Korsunovas aura été l’expérience, d’abord, d’un affolement des couleurs. Vert clair, Vert intense et profond, rouge, noire, bleu, violet… Un panel rimbaldien qui, comme celui de l’auteur d’une Saison en enfer, aurait trop goûté au monde et saurait qu’il faut s’en méfier, s’en écarter, s’y soustraire.

Regarder ce Tartufias aura été l’expérience des dérèglements chromatiques qui vous tordent l’œil à coups d’effets stroboscopiques qui hachent le mouvement et mettent en avant le geste cassé et décomposé d’acteurs ou de marionnettes désarticulées. Là, où la marionnette révèle quelque chose de notre humain toujours agi, plus qu’il n’est agissant.

Regarder et écouter ce Tartufias, planté dans un jardin à la française qui couvre tout le plateau, illuminé d’un écran géant encadré d’un rideau théâtral à la française. Regarder le jardin incliné permettant de mettre en perspective les différents espaces d’un appartement fondu dans le buis (coin WC, coin Frigo, coin bureau/jeu vidéo, coin salon… meublé de chaises, de tables, de bancs plexi parce que dedans c’est dehors). Regarder ce jardin taillé dessinant un labyrinthe où, par nature donc, on se perd, on s’immobilise, on s’effraie. Regarder l’écran vidéo qui vous trimbale à l’extérieur de l’Opéra Confluence parce que le théâtre est au monde, dans le monde, joue le monde sans limite. Regarder l’écran vidéo où les acteurs sont en stocks avant qu’ils ne viennent dans la végétation végéter, endosser leurs personnages. Prendre le temps de regarder les images d’archive des rues d’Avignon saisies in situ, in tempo : ces affiches du Off où les visages en demi-pieds qui appellent au spectacle rappellent finalement les panneaux électoraux des candidats au pouvoir (pouvoir de l’image/image du pouvoir) ; ces foules déchaînées parce que la France est championne du monde…etc. Et voir l’acteur se mêler à la foule, devenir l’UN de la foule qui, parce qu’il est filmé, attire les clients « populaire », virtuellement toujours populistes, vers le petit écran comme les phares la nuit attire ces papillons que l’on appelle fantôme. Le voir revenir en salle, avec la certitude que ce qui a marché dehors, lui permet de faire marcher la salle qui, c’était prévisible, l’acclame, l’applaudit, parce que c’est drôle alors…

Oui, ça aura été drôle pendant 1H40. Je vous ai entendu rire. 1H40 sur 1H50. Et si le premier volet d’1H40 s’inscrit dans le gag, dans la comédie de boulevard, dans le sur-jeu du comique de vaudeville, avec son lot de surprises, de grimaces, de gestuels qui engendrent le grotesque et les rires de la salle… Oui, si pendant 1H40, tout le monde a pu s’amuser vulgairement parce que les situations de cul parodiées, les séquences salaces appuyées, sans oublier la nudité balourde et empêchée, les chansonnettes du top 50 balancées, les apartés avec le public, etc… (tout ce qui me rend étranger à la communion de la salle. Molière m’aurait épinglé et fait jouer un pisse-froid de La critique de l’école des femmes. Mais j’emmerde Molière, ce valet du « monarc ». Je préfère Alceste et sa solitude à jamais protectrice de tous les consensus). Ça aura été drôle alors ce travail caricatural. C’est-à-dire entretenant l’outrance, la déformation (images de morphing qui soutiennent les dialogues et les enrichissent d’une emphase visuelle quand celle rhétorique ne suffit pas) et je me suis ennuyé. MAIS, il me manquait les 10 dernières minutes. Juste ça pour tout à coup écouter, vraiment écouter et regarder…

Les dix dernières minutes… le coup de théâtre

Qui dérèglent tout. Comprenons par-là, la petite mécanique de la comédie actualisée où Orgon fréquente les réseaux sociaux et l’internet, où Valère, ce crétin de Valère est hypnotisé par les jeux vidéos, où Elmire au décoletté plongeant à la fâcheuse tendance à siroter les fonds de bouteilles du frigo, etc.

Les dix dernières minutes qui s’annonçaient déjà, quand l’écran vidéo relayait des acteurs en train de parler et de commenter la société du spectacle (in the texte, parce que Korsunovas ne s’embarrasse pas du texte de MO), vaguement ressemblant avec le Roman de Molière de Castorf…

Alors soudain, au moment où Tartuffe se révèle, parce qu’il n’y aura pas de happy end et que la famille qu’il a cancérisé va prendre la porte, alors à ce moment-là quelque chose arrive après que, brièvement on aura vu l’image du Poutine de la place rouge et l’autre fou de Trump, son jumeau, de la maison blanche se rouler une pelle ; alors à partir de là, quelque chose se met en place qui tourne à la messe noire. Ciao le numéro de guignols.

Tartuffe devient Méphisto. C’est un coup de théâtre, le moment d’un renversement où l’on saisit que ces dix minutes-là avaient besoin de la comédie grotesque de l’avant, pour mettre en évidence que le monde des divertissements, des futilités, ce monde où notre réel est devenu virtuel, volontairement construit sur l’artificiel, nous conduit aux dernières minutes du monde. Tartiufas c’est alors le corridor qui mène à la mort.

Et de l’entendre dire distinctement, « Vous n’avez pas peur de la guerre ? »

Et voir Méphisto orchestrer le ballet des pantins que sont tous les Orgons de la planète. Le voir organiser un vote qui en fait l’élu, quand les documents de donation se transforment en bulletin électoral glissé entre le buis et le banc de plexi qui est désormais une urne inutile. Voir tous les Orgons s’accumuler, s’empiler, butter contre une haie-mur du labyrinthe. Pantins devenus robots sans vitalité devant Méphisto le politique.

Alors, sur la scène dominée par Méphisto, au rythme d’une percussion infernale qui mêle le son d’un clavecin et une détonation répétitive techno, la couleur disparaît. Le jardin dans le noir, qui entoure Tartuffe/Méphisto éclairé en rouge sous un lustre qui perle des braises, n’est plus qu’un monde de cendre. Et brutalement, dans ce monde qui se révèle et se métamorphose parce qu’il abritait génétiquement l’ultime image, Tartuffe/Méphisto, bras droit tendu, main droite saluant la salle, rappelle ce qui nous guette… ce qu’il y avait à voir… Un spectre noir hante l’Europe et Korsunovas le fait apparaître sous la braise. On vous le rappelle, déjà Martin Wuttke dans le Arturo ui de Muller vous le disait, l’avait annoncé… c’était il y a moins de 20 ans… Et ça se rapproche la mort, car toujours les tartuffes vont au charbon pour enflammer cette matière hautement inflammable qu’est le monde. Oui, ça semble en route et ça sent le sapin, ça se rapproche… Oui, c’est proche ; c’est en marche la mort noire.


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