Taken For Granted
Yannick Butel - 16 juillet 2018

Taken for Granted, chorégraphie de Paola Stella Minni, Konstantinos Rizos,
mis en scène Ondina Quadri,
La Scierie, Avignon Off 2018.

Que faisiez-vous le 15 juillet à 22H00 ? À la scierie, il y avait un truc improbable, loin de toute actualité, loin de l’instrumentalisation de l’art… quelque chose comme un coup de vent, un tabula rasa…


Au coup final

Par où commencer ou comment en parler ?
Ce 15 juillet 2018, l’équipe de France bat la Croatie par 4 buts à deux en finale de la coupe du monde. Aux dires de certains, ces 90 minutes semblent pouvoir effacer ce que souffrent plusieurs millions de citoyens (précarité, chômage, restriction de toutes sortes, l’application de la loi travail, la réforme de la SNCF, la fausse bonne idée de Parcoursup, la future réforme des retraites, l’absence de politique de la ville, l’absence de politique écologique, la pauvreté…). Le temps d’un match, la France oublierait donc les violences faites à son peuple par un gouvernement libéral qui s’est fixé pour mission de garantir « l’État providence du XXI ». En tribune, à Moscou, Macron exulte, donne à filmer un enthousiasme incontrôlé (?), et finira sur la pelouse en enserrant sur son « sein protecteur » les nouvelles légendes du foot français. Yeux fermés, d’E.M., chaque joueur qui passe lui permet de réitérer ce mouvement du Pater de la nation en communion avec les « héros ». Il adore les héros Macron. C’est connu.

L’image sera mondialisée. Le français est champion du monde et le premier d’entre eux les représente. Premier supporter Macron, boutons de manchette tricolore, bracelet à l’identique, douché comme Hollande un 14 juillet (seul point commun, la douche, sauf à étendre la métaphore aux sondages qui vont se lire à l’automne).

À nouveau s’écrit UN GRAND RÉCIT se diront certains qui sont en manque de sens et d’Histoire. Et d’aucuns penseront que c’est l’épisode qui manquait à l’écriture brouillonne de l’Histoire que le président tente de légitimer (échec de sa politique européenne, entre autres), et plus généralement échec
Dans les rues, la folie heureuse, et violente monte d’un cran. Pétard, drapeau, bagnoles en surpoids, hordes de citoyens qui chantent la Marseillaise et alternent avec des « on a gagné ». Et tout cela sous l’œil vigilant de la police et des CRS. Il devient difficile de franchir un boulevard…

Avignon In, Avignon Off… les trois coups

Le tableau n’est pas différent dans la cité des papes. Mais quelque chose se met en place qui raconte ce qu’est Avignon, en juillet, comme chaque mois de juillet. Ce n’est ni le In, ni le Off qui se distinguent ici. Non, ici, ce qui est palpable, c’est la coupure entre intra et extra muros. Le mur qui entoure la ville ressemble davantage à un cordon sanitaire qui protège partiellement le festival des « invasions barbares ». Sur le boulevard, les caisses passent à fond et les publics sont en liesse. Contenus à l’extérieur des remparts, ils tournent autour de la ville comme « des indiens autour d’une caravane de conquistadors ». Comparaison intéressante que celle-là, qui nous raconte que l’indien s’est fait spolier de son territoire, amputé de sa culture, etc. Il ne s’agit pas ici d’imaginer un instant que les bagnoles pourraient débouler dans la ville… mais juste de relever qu’un peuple, séparé en deux, puis séparé par un mur, se côtoient le temps du théâtre. D’un côté, le festivalier privilégié et protégé (même hors coupe du monde, les rues sont partiellement inaccessibles, sauf pour les riverains et les livreurs) ; de l’autre la population d’Avignon : 102ème ville la plus pauvre de France, chômage 17,4% (8,9% en France), 9 897 chômeurs, taux de pauvreté 31%... Drôle de monde, que ces « deux mondes », où l’un des deux est spectateur des spectateurs. Où ce monde met en proximité le monde de la misère et celui de la culture, au point que l’on peut difficilement imaginer que la « critique » ne s’invite pas.

Quand Olivier Py soutenait l’équipe de Belgique (« Pourvu que les Belges gagnent » ! disait-il au Forum des écritures dramatiques européennes), avait-il en tête de se rapprocher de ce que les murs du Palais des papes dérobent à la population marginalisée d’Avignon ?

Quand Macron soutient l’équipe de France, a-t-il en tête d’être plus proche, un instant, d’une population française qui vit mal les réformes qui doivent conduire à « l’État providence du XXI » ? De quelle Providence parle-t-on d’ailleurs ? s’appliquant à qui ? à hauteur de quel pourcentage après qu’un rond de cuir aura calculé un quotient, un paramètre, un indicateur… ?

Macron-Py, Py-Macron… chacun à leur endroit, l’un promouvant une politique, entretenant une culture politique néo-libéral de la réussite, l’autre n’ignorant rien du rapport de l’esthétique au politique, ou plus simplement connaissant l’enjeu qu’est la culture pour la politique ; chacun à leur endroit, donc, un président et un directeur ont dû, en ce mois de juillet, prendre en compte quelque chose qui s’est manifesté à travers l’engouement de plusieurs pour un événement mondial…

23 :30 Taken For Granted

Il est presque dangereux de traverser le boulevard qui sépare le lieu-dit « La Scierie » de la Porte Saint-Lazare, à Avignon. La voix publique est devenue dangereuse et les voitures sont désormais des bolides qui zèbrent la ville. Drapeau, cris, hurlements, passagers heureux, parfois avinés, sur les toits, etc. l’ensemble ne se contient plus. Et de souligner que ce n’est pas partout et même que ce tintamarre n’est pas partagé par tous.

Dans la petite salle de la Scierie, il y a Paola Stella Minni, Ondina Quadri, Konstantinos Rizos… ou trois interprètes totalement libérés des enjeux commerciaux du spectacle vivant. Dans une salle de 50 mètres carré au mieux, un gradin qui contient 20 personnes au plus (il est plein), un carré beige au sol figure l’arène scénique (scotch sur les côtés). Eux sont allongés, silencieux, presque sans vie et plus tard ils se mettront à évoluer sans but, sans connaissance particulière de l’orientation qu’ils doivent prendre. C’est un autre monde, monde ralenti, monde extérieur, monde d’un au-delà qui ne dit pas son nom, qui ne renseigne sur rien. Ultérieurement, après qu’ils auront disparu, il y aura un bruit de tronçonneuse, de la fumée à gogo, plein de fumée, oui, qui envahit la salle. On aperçoit alors deux formes curieuses, mutantes. Plus tard, un souffleur mettra à vue quelques plugs anals. Ça bouge de manière énigmatique, c’est déguisé de la même manière, le visage serré dans des masques de catcheurs, ou costume de bondage… Plus tard encore, le tout devient plus rugueux quand la musique rock, in life, résonne dans la petite salle. Un cul est exhibé qui rappelle qu’ici on tourne définitivement le dos au public, ou qu’on a fait exploser le quatrième mur…

Sans qu’il soit possible de dire ce qui aura été pendant une petite heure, sans prêter plus d’attention que ça aux textes qui s’impriment sur un bandeau de scène et qui évoque le Trans, Taken For Granted s’inscrit dans les lignées des travaux de Bruno Meyssat et Philippe Quesne. Il s’agit de regarder.

D’accepter de regarder quelque chose auquel on peut demeurer étranger. Habituer le regard à l’inattendu… ou plus simplement lui redonner une forme de liberté en l’écartant de l’actualité…


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