Voyage de l’intimité
Antonin Ménard - 21 juillet 2013


Katie Mitchell propose « Reise durch die nacht » (voyage à travers la nuit) au gymnase Aubanel du 20 au 23 juillet 2013. « Reise durch die nacht » est un roman de Frederike Mayröcker, poétesse autrichienne qui par fragments et ellipses retrace les souvenirs de Régina. Régina est au milieu de sa vie, elle vient de perdre son père. Pour la cérémonie, elle cherche à écrire un texte dans le train qui la transporte de nuit, de Paris à Vienne. Nuit et deuil, déplacement et espace temporaire, ingrédients propices à la mise en route d‘une introspection où souvenirs et mémoire enfouie refont surface. Dans ce roman, la question littéraire est au cœur des préoccupations de Frederike Mayröcker. Elle écrit qu’elle lutte contre la narration linéaire qui organise notre expérience. Cherchant l’émergence d’une autre forme d’écriture, Frederike Mayröcker tente de développer chez le lecteur une autre manière de traverser l’espace des mots et de la poésie. Katie Mitchell, elle, cherche et développe depuis plusieurs années un langage de la scène qui rompt avec les codes d’un théâtre suranné, qui limiterait l’espace scénique aux seuls décors et acteurs, refusant d’intégrer le monde et ses changements.

Katie Mitchell présente des spectacles au festival depuis "Fraulen Julie" en 2011. L’année dernière elle avait présenté les Anneaux de Saturne et Ten billions. Comme pour les Anneaux de Saturne, Katie Mitchell cherche à mettre en scène un roman qui est l’espace intérieur et la voix intime d’un individu. Ce sont deux voyages, deux traversées qui sont en jeu dans les romans de Sebald et Mayröcker. Avec « Reise durch die nacht » se déploie devant nous une traversée qui déplace, chamboule. Un espace-temps qui se place en travers venant rompre avec une pensée-automatique1. Un événement, une rupture dans la pensée-automatique qui permettent alors à l’incertitude et au chaos d’advenir provoquant ce rappel à la vie et ses multiples et possibles détours. « Reise durch die nacht » met en scène cette femme dont la pensée implose dans l’exploration de sa mémoire. Katie Mitchell avec l’aide de cinq caméras et des acteurs secondaires, montre cette femme, son implosion et sa difficulté à observer ce qui se brise. Souvent en gros plan, l’image en directe, cette femme ne sait plus où poser sa tête, son corps, ses pensées. Son visage surexposé, ses expressions que nous pouvons scruter, l’intimité de son visage qui nous renvoie à une intériorité et à notre projection sur elle. Ce parti pris de donner à voir cette femme ou plutôt le visage de cette femme rapelle ce que Emmanuel Lévinas dit du visage et de sa capacité à révéler de l’humanité en même temps qu’il interroge celui qui le regarde2.

Katie Mitchell en exposant le visage de cette femme, nous donne à voir le contexte dans lequel ce visage est capté par la caméra. Sur scène, les huit acteurs sont aussi les chefs opérateurs de ce récit. Sous l’écran où nous suivons Régina, la scénographie d’Alex Eales propose un wagon-corail des années 70-80, où les acteurs jouent les scènes de ce voyage Paris-Vienne : Son impossible chemin vers le sommeil, sa difficulté à écrire un hommage à son père pour les funérailles, la présence fantomatique de son mari, son aventure sexuelle avec le contrôleur.... Ce voyage et les interrogations de ce personnage, interprétée par Julia Wieninger, sont complétés par ses souvenirs d’enfance. Souvenirs qui eux aussi sont présents et représentés dans ce train. Un des compartiments devient la cuisine de son enfance où une scène tue réapparait par fragments tout au long de la proposition.

Katie Mitchell donne à voir un trajet et un nœud, un voyage direct Paris Vienne et la vie intérieure de cette femme soumise à un séisme et ses répliques toutes aussi dévastatrices. Mais la metteure en scène déplace les axes pour voir cette femme par plusieurs prismes artistiques ; le théâtre dans le train, le cinéma et les gros plans de son visage et le son de sa voix que nous n’entendrons que par l’intermédiaire d’une voix off. Voix off présente et visible dans un compartiment qui retracera la voix intérieure de Régina. Mais la proposition de Frederike Mayröcker de « rejeter vertement la façon dont la narration linéaire organise notre expérience » n’aura été qu’en partie suivie par le spectacle de Katie Mitchell. On aura vu une prouesse technique et l’intelligence d’une mise en scène qui aura su utiliser un langage différent pour somme toute nous raconter une histoire narrative.

1- Une pensée-automatique serait cette façon de penser le monde par accumulations. Accumulations au cours d’une période où la vie suit son cours sans accroc, sans bouleversement. Cette linéarité créé une pensée qui fait que tout finalement s’agence parfaitement, s’organise et rejoint une pensée en vacance.

2- "L’infini se révèle dans le visage d’autrui sans qu’aucun contenu dogmatique, aucune rationalité, aucune démonstration philosophique ne soient nécessaires. J’entre en relation avec lui, et la totalité se brise. L’extériorité se manifeste. Il est en même temps le révélé et le révélateur. Il dépasse l’idée de l’autre en moi, et je suis mis en question. Nous accueillons d’abord le visage dans la douceur de la figure féminine. Il parle, il est langage et discours. Il ne resplendit pas comme une image, mais comme la production de sens." Emmanuel Levinas

http://www.youtube.com/watch?v=VGyvHKte32I


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