Illusions et amour réciproque
Yannick Butel - 14 juillet 2018

Illusions de Ivan Viripaïev, mise en scène Olivier Maurin,
Gilgamesh Belleville, Avignon Off 2018

C’est au 11 Gilgamesch Belleville, théâtre de la rue Raspail, que le metteur en scène Olivier Maurin reprend Illusions, texte d’Ivan Viripaev. Un peu moins d’une heure trente où, dans une pratique théâtrale qui emprunte aux formes immersives (on dit aussi participatives), les interprètes de cette comédie-dramatique excellent à raconter une histoire… d’AMOUR RECIPROQUE.


Les dramatuges en colère

Ivan Viripaev fait partie de ces « dramaturges en colère » russes qui sont apparus avec l’effondrement du théâtre institutionnel. Dans l’ombre des auteurs Elena Gremina et Mixhaïl Ougarov qui déclaraient « devoir faire un théâtre contestataire, un théâtre qui menace ne serait-ce qu’un petit peu le monde, soi-même […] », Viripaev est néanmoins à part. Si comme les « jeunes hommes en colère » du théâtre anglais, sous la gouvernance de Thatcher, il peut écrire et mettre en scène des formes documentaires (cf. sa pièce Kislorod (Oxygènes) considérée comme un « Manifeste de la nouvelle génération »), c’est aussi l’auteur de pièces plus intimistes comme Illusions qui le singularise par rapport au mouvement « Teatr.doc ». Comme le rapportent les rédacteurs du site theatre-russe.info, Viripaev est davantage tourné, aujourd’hui, vers une recherche esthétique et poétique. Un théâtre du « Verbe » comme il l’écrit, non « plombé par la psychologie », mais également « un théâtre qui interroge la place du spectateur ».

Illusions d’Olivier Maurin

Entrant dans la salle 2 du Gilgamesh, c’est au milieu d’une salle avec une table partiellement dressée que l’on s’enhardit à s’installer. Là, sur les nappes blanches, sont disposés des verres de toutes tailles et volume. Un peu d’eau les remplit. Et d’ajouter qu’à travers ce motif que d’aucuns prendraient pour un décor, il y a un geste d’hospitalité qui a été pensé par la scénographe Guillemine Burin des Roziers. Soit, et pour le formuler maintenant (ce qui sera validé ultérieurement), un geste d’intimité aussi. Aussi, alors que tout le monde ne peut pas prendre place à la table et que les spectateurs se sont installés dans les gradins habituels, le jeu commence.
Et de voir apparaître alors les uns après les autres quatre comédiens/comédiennes. Les voir apparaître non d’une scène ou d’un plateau qui leur serait réservé, mais les voir se lever alors qu’ils étaient dans le public. Ils s’appellent Clémentine Allain, Fanny Chiressi, Arthur Fourcade, Mickael Pinelli. Et d’un bout à l’autre d’Illusions, ils seront tout simplement attentifs, généreux, comme heureux d’être là, et de pouvoir nous renseigner sur le conte qu’ils vont interpréter et qui parle de « l’amour réciproque » à travers l’histoire de deux couples qui étaient soudés. L’un, Sandra/Dennis. L’autre, Margaret et Albert. Et tout commence, comme dans la tradition du Cunto italien, par une prévention et une adresse où le « bonjour » est un embrayeur (en linguistique) d’histoire : « Bonjour, je veux vous parler d’un couple marié… ».
Histoire d’amour, histoire de mort pour ces deux couples qui ont vécu chacun cinquante-deux ans ensemble. À partir de là, on ne saura pas si ce qui nous est raconté est vrai ou pas, si de fait, alors que Dennis est sur son lit de mort, il n’a jamais trompé (comme il le dit) Sandra. Si Sandra n’a jamais trompé Dennis avec Albert, alors qu’elle pense qu’elle va bientôt mourir et qu’elle avoue à Albert son amour pour lui, dès le premier jour de leur rencontre alors qu’elle va épouser Dennis. Si Albert n’a jamais aimé que Sandra tout en vivant un amour sincère avec Margaret. Mais, et quand Albert l’avouera à Margaret, la mort par pendaison de Margaret à la suite de l’aveu est elle bien réelle… tout aussi réelle que son amour pour Dennis qu’elle avoue à Albert, avec lequel elle aurait eu une liaison de 52 ans. Ainsi en est-il de cette curieuse histoire faite de rebondissements, de bivouacs, de non-dits, de silences qui courent tout au long d’une vie qui, comme trop lourds à porter, finissent par se révéler, avant de passer de l’autre côté.

Histoire d’amours, histoire de couple, histoire d’amitiés fortes où personne ne sort indemne de l’attention qu’il porte à l’autre, car, et c’est ce qui s’entend tout au long de Illusions, c’est l’amitié absolue qui aura garanti à chacun des 4 composants de ce quatuor, cette vie paisible, sereine, heureuse et ce tout en leur garantissant l’émotion de passions inavouables.

Du soleil noir … aux acteurs éclatants
Le lecteur nous pardonnera d’emprunter ici, dans la première partie de ce titre, le nom de l’un des essais les plus réussis de Julia Kristeva. Essai sur l’amour, la jalousie, l’infidélité, le remords, le deuil, etc. Ce qui dans nombre de cas de couples qui vivent une « trahison » conduit à des formes de perversité et de vengeance qui s’incarnent dans « le cannibalisme mélancolique ». Du soleil noir, il aura été partiellement question dans Illusions. Celles que l’on perd, celles que l’on entretient, celles qu’on cultive… aveuglement amoureux, sans doute. Endurance aussi et mort par suicide, aux limites d’une vie, à plus de quatre-vingt ans. Et ce qui est triste dans le texte de Viripaev, ce qui est traité avec réalisme, ce qui est douloureux, est dit au plateau par les quatre interprètes avec une telle douceur, une telle distance aussi, que ces histoires de vie cachée, gagnent une sorte de légèreté. Sur le mode de l’intervention, dans une scénographie qui rappelle celle de Festen, les comédiens et les comédiennes gardent leurs personnages à distance du pathos. Leur donnant vie, ou rappelant leur vie, en préférant les installer dans une sorte de comique retenu.
En dialogue avec les spectateurs, mais sans insistance, pour autant qu’ils rapportent des vies complexes, leur connivence et leur jeu les conduisent à être une forme chorale qui se substituent ou rappellent les liens des couples qu’ils évoquent. Ils forment un groupe de témoins agiles, bavards, enjoués… parce que Dennis, Sandra, Margaret et Albert (personnages dont ils parlent sans s’arroger un rôle en particulier) ont, plus que tout, aimé la vie, leur amitié, et le monde où la seule question était « Il doit bien y avoir un minimum de constance dans ce cosmos changeant ? ». Question ou doute qui ne trouve dans le ciel aucune réponse alors qu’Albert meurt en interrogeant le ciel.
Et d’entendre les interprètes de ce conte dire, sereinement, « c’est fini ». Avec la même douceur que le « bonjour » à l’ouverture du jeu. Et de les regarder heureux de voir le public partager avec eux, cette fabuleuse histoire sans fin de l’amour réciproque dont on ne sera jamais certain. Merci.


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