Karl Valentin… noch einmal
Yannick Butel - 13 juillet 2018

Lili Kabaret, texte de Karl Valentin, musique de Friedrich Holländer
mise en scène Elisabeth Piron,
Théâtre Barretta, Avignon Off 2018

Programmé dans l’un des nouveaux lieux du Off d’Avignon, au Théâtre Barreta, Lili Kabarett emprunte à Karl Valentin ses textes et à Friedrich Holländer sa musique. Sur scène, Maria Laurila Lili, Nicolas Houssin et Aude Giuliano avec son accordéon jouent et chante pendant une petite heure des scènes absurdes de la vie quotidienne ou extraordinaire.


De Karl Valentin,

le clown métaphysique de Munich, la critique allemande dit exactement ceci : « Valentin war ein Philosoph und ein großer Sprachwissenschaftler des Absurden, des von Menschen selbst geschaffenen Absurden, - manche sagen, er habe das absurde Theater eines Samuel Beckett vorweg genommen ». Ce qui, traduit en français donne : « Valentin était un philosophe et un grand linguiste de l’absurde, de l’absurde créé par l’homme lui-même - certains disent qu’il a anticipé le théâtre absurde de Samuel Beckett ».
Tout est dit avec ces quelques phrases qui mettent au panthéon celui dont on disait encore qu’il était le « ersten deutschen Popkünstler ». Comprenez « le dernier artiste allemand de la culture populaire ».

Tout est dit ou presque, et si nous avions un peu de temps dans un festival qui multiplie les propositions et nous en prive, nous pourrions développer en soulignant encore que les choix esthétiques, poétiques et théâtraux de Karl Valentin relèvent d’un engagement politique dans l’entre-deux guerre. Son goût pour le sketch, le fragment, la performance… s’inscrivant dans une pratique politique du théâtre en rupture avec les genres prisés par la bourgeoisie et l’aristocratie prussienne et germanique : l’opéra, le drame, la tragédie…

Comparer Karl Valentin à Charlie Chaplin comme il est communément admis de le faire est ainsi tout à la fois juste (par la nature du jeu physique et l’allure ou la silhouette que lui imprime le costume) ; et faux puisque Chaplin, lui, n’est que le miséreux ou le reflet de l’Amérique de Steinbeck alors que Karl Valentin est un penseur de son art inscrit dans l’Histoire, ami de Joseph Beuys, de Brecht, proche du dadaïsme… qui ont, les uns comme les autres, pensé un « tournant esthétique ». Jusqu’à son œuvre théâtrale, traduite essentiellement par Besson et Jourdheuil, publiée aux Éditions Théâtrales, on peut mesurer le Dichter und Denker qu’il était. Et ce, d’abord, dans la langue et les thèmes qu’il traitait. Langue vulgaire, soumise à une inflammation de la logique (d’aucuns parleront bêtement d’absurde), à un rapport lexical pauvre. Langue qui met en perspective les scènes de la vie quotidienne ou développe, au contraire, des situations extravagantes en rupture avec la vraisemblance ou le faire vrai (ce qui est encore une manière de courcircuiter la pensée bourgeoise de l’art). Rien de ce que proposa Karl Valentin au théâtre ne peut donc s’écarter du trait nécessaire à son jeu, à a pratique : la démesure. Et si une chose est à éviter, c’est le figuratif auquel il préférait la caricature, et donc le clown. Clown et démesure… soit les deux ingrédients d’un tragique moderne, dans une Histoire européenne où se prépare le chaos.

Lili Kabarett

Des comédiens au plateau, dans un décor aux formes enfantines proches de l’univers de Chagall (un peu épuré ici), où un ballon de montgolfière en surplomb du plateau voisine avec une échelle tendue vers le ciel et des malles qui disent les voyages imaginaires, les interprètes de Lili Kabarett oeuvrent à rendre l’univers de Karl Valentin. Les séquences se suivent, les sketchs s’enchaînent alternant chants et scènes cocasses, grandiloquentes, jouant sur des quiproquos insolites… le jeu de mots est maître de l’arène théâtrale, et trouve dans le geste caricaturé, le mime, le soutien nécessaire à rendre le tout curieux, voire étranges. Leurs costumes renchérissent cette étrangeté qui se donne sous la forme de la paillette, du col papillon surdimensionné, du chapeau qui ne convient pas et couvre la tête. On y reconnaît le texte chez le Chapelier, celui de La Pharmacie, celui de Vol en piqué dans la salle, etc. Et à chaque fois, c’est le monde à l’envers qui fait tourner l’autre en bourrique qui est proposé.

Tout cela est, de fait, une restitution assez juste de l’univers de Karl Valentin, mais à regarder ces athlètes affectifs (expression qu’Artaud employait pour désigner les acteurs), on ne peut s’empêcher de trouver parfois peut-être le temps un peu long. Comme si l’effet de répétition, qui est ici récurrent à chaque scène, plutôt qu’il ne développe un temps dramatique, venait à le figer. Et de voir alors dans cette forme « Kabarett » comme le souligne le titre, un « T » de trop. Un « T » itératif, et non pas intensif, qui met le spectacle à l’endroit d’une pure imitation. Ce qui n’est pas sans charme et convient à la restitution, mais ne suffit pas à faire création.


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