Hate Radio
Pauline Pigeot - 22 juillet 2013


Milo Rau s’attaque avec "Hate Radio" à un pan de l’Histoire moderne particulièrement sauvage : le génocide rwandais qui fît, au printemps 1994, plus d’un million de morts en l’espace de 100 jours. Afin de regarder et de porter à la scène la réalité de ce massacre, Milo Rau choisit comme prisme et comme protagoniste principal la radio RTLM, une radio propagandiste qui émettait à l’époque à Kigali et qui invitait, chaque jour, ses auditeurs Hutus à la haine raciale et au meurtre envers les Tutsis et les modérés. Un spectacle à charge ; une piqûre de rappel sur le pouvoir ambivalent des médias.

Le studio reconstitué de la radio RTLM trône au milieu d’un dispositif bi frontal. Dans cet aquarium confiné, quatre animateurs journalistes font leur travail, et un peu plus…

Tantôt auditeur, le spectateur équipé d’un casque audio écoute les inepties racistes débitées à longueur de bulletins d’informations, de reportages sportifs, de morceaux pop, d’appels d’auditeurs et de pamphlets politiques. Tantôt voyeur, il regarde l’équipe au travail, scrute les comportements, entre concentration, excitation et décontraction. Sur des tubes internationnaux comme Rape Me ou I Like To Move It, les corps s’agitent et le son – jusque là confiné dans les oreilles de chaque spectateur – envahit toute la salle telle une invitation au plaisir. Milo Rau dévoile l’obscénité logée au cœur d’une situation quotidienne.

Si l’émission proposée dans le spectacle reprend mot pour mot des discours qui furent prononcés par les chroniqueurs de l’époque, elle reste imaginaire en ce qu’elle condense et accole plusieurs archives disparates à l’origine. Outre les appels à la « totale extinction » des Tutsis, régulièrement désignés par le mot de « cafard », les animateurs usent et abusent d’arguments d’autorité mensongers et d’analyses historiques déformées. Hitler et la résistance française sont en première ligne dans ce petit jeu de désinformation. La RTLM s’érige également en instance du savoir en s’appropriant la littérature « Nous disposons de tous les livres » (évocation du Prince de Machiavel) et en se faisant le garant de l’Histoire du Rwanda (distribution de bons points lors du quizz d’histoire). Les acteurs politiques, médiatiques et militaires occidentaux du moment (Bill Clinton, Bernard Kouchner, les casques bleu ou encore Radio France International) sont bien évidemment décriés et ridiculisés à l’antenne. Le lavage de cerveau est en marche.

Pour introduire et conclure son émission de radio, moment de théâtre qu’il qualifie de « naturaliste », Milo Raw reconstitue quatre témoignages de victimes et journalistes. Récits d’exactions, souvenirs et constats d’impuissance, les quatre figures se tiennent face public par l’intermédiaire de la vidéo. Leur image est projetée sur les volets qui obstruent le studio de radio, à la manière d’affiches publicitaires ou d’une campagne d’Amnesty International en faveur du respect des droits de l’homme. Quelque chose de l’ordre de la dignité humaine se réaffirme à cet endroit à travers ces postures droites et franches.


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