La quatrième dimension : Volodine & Joris Mathieu
Jérémie Majorel - 19 janvier 2018

"La grammaire, l’aride grammaire elle-même, devient quelque chose comme une sorcellerie évocatoire ; les mots ressuscitent revêtus de chair et d’os, le substantif, dans sa majesté substantielle, l’adjectif, vêtement transparent qui l’habille et le colore comme un glacis, et le verbe, ange du mouvement, qui donne le branle à la phrase." (Baudelaire)


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On n’enferme pas le multivers d’Antoine Volodine, alias Elli Kronauer, alias Manuela Draeger, alias Lutz Bassmann, inventeur et promoteur du « post-exotisme », dans une boîte. Aussi Joris Mathieu, qui côtoie l’écrivain depuis plus de dix ans, multiplie les boîtes, façon poupées gigognes : le cadre de scène ouvre sur un autre cadre de scène qui ouvre sur un autre cadre de scène, etc. Comme si on regardait à travers un appareil photographique en accordéon des premiers temps. Chaque boîte noire peut évoquer tour à tour caverne platonicienne, hiératisme du nô japonais, cérémonies vaudou, dioramas du 19e siècle, manèges et auto-tamponneuses des fêtes foraines, numéros de magie, théâtre de marionnettes, phylactères de bande-dessiné, films de science-fiction, nouvelles technologies du théâtre contemporain… Une rhapsodie scénique épouse une rhapsodie romanesque. Il faudrait ici mentionner chaque collaborateur artistique de cette création véritablement collective.

Les quatre "interprètes" (Philippe Chareyron, Vincent Hermano, Rémi Rauzier et Marion Talotti) naviguent d’une dimension à l’autre du plateau, seule façon de suivre les méandres fictionnels du romancier, en l’occurrence une phrase démesurée de quatre-vingt pages. Leur diction tend vers une apathie poignante en contraste total avec des expériences radicales de corps et de pensée : la pénétration de l’extrémité des cheveux à l’extrémité des orteils d’un corps par un autre corps de sexe différent, deux vertèbres soustraites abruptement, un squelette converti en marionnette...

L’ambiance sonore aux tonalités tibétaines qui baigne la salle contribue à faire perdre la mesure des une heure cinquante que dure environ le spectacle : entre bercement et fulgurance, écoulement tranquille et stase du temps. On s’enfonce dans une rêverie qui se nécrose ou dans un cauchemar qui recèle son antidote lumineux. Et les hantises se nomment : capitalisme, exploitation de l’homme par l’homme…

J’ai vécu une troublante expérience à plusieurs reprises : la diplopie. Une discordance de mes yeux provoquait la sensation étrange de voir double. C’est normalement la fatigue qui provoque un épisode diplopique. Ce n’était pas mon cas. J’y vois comme le signe de mon abandon à cette proposition scénique après un certain temps de résistance dû au labyrinthe fictionnel. Le corps réel de l’acteur ou de l’actrice qui arpentait le plateau m’apparaissait précédé de son double spectral. Ce que mes yeux divergeant produisaient dans mon esprit et ce qui se passait concrètement sur scène allaient finalement de pair.

Pour peu qu’on s’y abandonne, on vit ainsi comme rarement la plongée dans l’épaisseur d’une langue et son inquiétante étrangeté : les noms propres des personnages façonnés par Volodine, adepte des hétéronymes, sont autant de molécules fictionnelles qui s’amalgament, qui se composent et se décomposent en corpuscules, en corps astraux, en corps organiques, en corps sans organes, dont on peut malaxer la matière sonore et imaginaire. Le dédale narratif de Volodine peut soudainement se déplier en une ligne aussi épurée que dérangeante dans une séquence de viol acharné sur une femme-viande. Un cri libérateur peut également strier la blancheur atone des voix.

Via l’œuvre de Volodine, Joris Mathieu ressuscite moins le quatrième mur, auquel il rend hommage malgré tout, qu’il n’érige une quatrième dimension, celle de la science-fiction certes, ou du « post-exotisme » comme préfère dire Volodine, un théâtre engouffré dans la nuit habitée du lointain. En espérant que la bouche d’ombre ménage un reflux, que le flottement dans les cauchemars de l’Histoire ne soit pas irréversible, que ce théâtre et cette écriture se raccordent aux luttes du présent ‒ elles ne se gagnent pas seulement avec l’énergie du désespoir.


Mots-clés

_Antoine Volodine _Frères sorcières _Joris Mathieu