Politique des taupes ? La « caveland » de Philippe Quesne
Jérémie Majorel - 17 janvier 2018

Après la taupe marxiste et kafkaïenne, les taupes de Quesne ? Une taupe est censée creuser un trou à la surface, de temps en temps, jusqu’à parfois ravager jardins et autres cultures... Les taupes de Quesne ont un peu trop tendance à se complaire dans leur petit théâtre souterrain, menant un travail de sape somme toute inoffensif, jusqu’à emporter la mise à la toute fin.


La taupe est un animal politique chez Marx : « Aux signes qui mettent en émoi la bourgeoisie, l’aristocratie et les malheureux prophètes de la réaction, nous reconnaissons notre vieil ami, notre Robin Hood à nous, notre vieille taupe qui sait si bien travailler sous terre pour apparaître brusquement : la Révolution. » (« Les révolutions de 1848 et le prolétariat ») [1]
La taupe est aussi un animal kafkaïen dans deux nouvelles inachevées : Le Terrier et La Taupe géante. Son statut ambigu, comme celle des autres bestioles de Kafka, est résumé par Deleuze & Guattari : « En tout cas, les animaux, tels qu’ils sont ou deviennent dans les nouvelles, sont pris dans cette alternative : ou bien ils sont rabattus, refermés sur une impasse, et la nouvelle cesse ; ou bien ils s’ouvrent et se multiplient, creusant des issues partout, mais font place à des multiplicités moléculaires et à des agencements machiniques qui ne sont plus animaux, et ne peuvent être traités pour eux-mêmes que dans des romans. » (Kafka. Pour une littérature mineure)

Pas d’aporie pour les taupes de Philippe Quesne, dont l’une est munie d’un piolet de mineur. Pas de roman pour en relayer la pluralité et l’activité débordante mais un plateau de théâtre. Elles réécrivent Germinal à leur façon. Jacques Rancière avait étudié les « archives du rêve ouvrier » dans La Nuit des prolétaires. La Nuit des taupes de Quesne oeuvre-t-elle à un nouveau « partage du sensible » ?

Sept acteurs infiltrent le terrain. [2] Ils sont entièrement revêtus des costumes de Corine Petitpierre. Les taupes ont ainsi la taille de grizzlis et les vers de terre celle d’anacondas pendouillant. Quesne signe une scénographie qui pourrait avoir sa place dans deux types de foires : les parcs d’attraction et l’art contemporain. Tous ses constituants sont à double sens : les trois coups de piolet, la servante qui se dérègle dans la grotte… Heureusement, aucune nostalgie romantique ou écologique pour une nature vierge n’imprègne ce spectacle où la nature est toujours déjà saturée de signes théâtraux et culturels.

La « caveland » pourrait être l’envers souterrain et modeste du superficiel Disneyland qui enchante les flux de capitaux et fétichise la marchandise à l’échelle mondiale. Mais le miroitement incessant des signes, la multiplication des clins d’œil, l’entrelacement entre histoire naturelle et histoire théâtrale, que Quesne lui-même prend soin de souligner dans le programme, menace d’amincir son propos ou de refermer le contenant de ses taupes dans un contentement solipsiste et pseudo avant-gardiste.

Si le spectacle évite cet écueil, c’est par les affects qu’il mobilise, loin des « passions tristes » épinglées par Deleuze, tout entier tourné vers « ce que peut un corps », un devenir-animal et un devenir-minoritaire pris joyeusement en charge par les acteurs. [3] En cela la boîte scénique est bien un Vivarium ‒ nom de la compagnie. Quesne est sans doute un lointain descendant de Jean-Henri Fabre, dont on a pu dire qu’il avait entrepris rien de moins qu’une « entomologie libidinale ». [4] Le naturaliste était fasciné par les bousiers : insectes, dont une des espèces se nomme Sisyphe, voués à façonner et à transporter opiniâtrement des boules d’excréments démesurées, dans lesquelles écloront et se sustenteront les larves futures. Je ne sais si Quesne connaît son ancêtre imaginaire, mais le début du spectacle est un parfait hommage aux bousiers de Fabre. Après avoir troué la cloison du lointain d’une baraque de bois posée au centre du plateau, les taupes s’infiltrent une par une par un gros tuyau en plastique qu’elles ont placé, chacune charriant un gros rocher en carton-pâte de couleur marron… Cette entrée en scène de sisyphes non résignés à leur sort pose d’emblée l’étrangeté fragile du spectacle.

Les créatures font tranquillement mais sûrement ce qu’elles ont à faire ‒ sans mots dire : trouer des cloisons donc, mais aussi enterrer un mort (ce qui se traduit dans le monde souterrain des taupes par la suspension de la dépouille du costume aux cintres du théâtre), accoucher, s’accoupler, se nourrir, faire la fête… Le final est galvanisant, le courant finit par passer, l’électricité est dans l’air : les taupes jouent en live du garage rock, un de ces morceaux instrumentaux aussi longs que planants dont on peut faire l’expérience en écoutant Mogwai ou Godspeed You ! Black Emperor.

Mais tout l’enjeu est là : étendre l’underground à la surface, ne pas le cantonner dans l’entre soi branché, sans non plus l’embrancher dans le grand circuit du recyclage néo-libéral de la contre-culture. Le devenir minoritaire peut avoir un peu trop tendance à se prendre pour la vraie culture majoritaire, dédaignant la surface, se complaisant dans sa musique indé, jouissant déjà d’une certaine reconnaissance… Et la caveland, comble de l’ironie, serait ravalée par Jardiland qui fournit tous les pièges nécessaires pour l’extermination des espèces nuisibles. [5]


[1Daniel Bensaïd, dans Résistances ‒ essai de taupologie générale, en fait « la métaphore de ce qui chemine obstinément, des résistances souterraines et des irruptions soudaines. Creusant avec patience ses galeries dans l’épaisseur obscure de l’histoire, elle surgit parfois au grand jour, dans l’éclat solaire de l’événement. Elle incarne le refus de se résigner à toute idée que l’histoire serait parvenue à son terme. […] Si les désastres du siècle écoulé ont ruiné les grandes espérances d’antan, il n’en est que plus nécessaire de déchiffrer le rapport entre l’histoire et l’événement, où s’enracine la possibilité d’une action politique rebelle aux déraisons d’une économie érigée en destin implacable. Car elle creuse encore, cette vieille amie la taupe. »

[2Révélons leur identité : Yvan Clédat, Jean-Charles Dumay, Léa Gobin, Erwan Ha Kyoon Larcher, Sébastien Jacobs, Thomas Suire et Gaëtan Vourc’h.

[3Il faudrait être prudent face à une lecture deleuzo-guattarienne du travail de Quesne. Dans le programme on peut lire une étude très fouillée d’un de ses dramaturges, Ismaël Jude, à partir de la triade sédentaire / nomade / troglodyte dans Mille plateaux. Ce pourrait être passionnant s’il ne s’agissait pas d’accoler de façon univoque les spectacles de Quesne aux concepts philosophiques plutôt que d’altérer ces concepts au frottement des spectacles. Il y a ici comme la continuation d’un arraisonnement philosophique du fait théâtral malgré les meilleures intentions.

[4Voir la belle étude de Jean-Pierre Richard dans Pêle-mêle (Verdier, 2010).

[5Dans "Swamp... Gloups, pas du fan club", posté sur L’Insensé le 23 juillet 2013, Yannick Butel démasquait la taupe qu’abritait déjà un des spectacles antérieurs de Quesne : "C’est que Swamp club, un rien ésotérique, se regarde comme une œuvre d’exclusion où la peur de l’extérieur est le principe structurant. Principe bourgeois, en fait, qui préfère le repli sur soi, la retraite dorée, et les barbelés écologiques (le marécage est une ligne de défense), les atolls du « on est enfin entre nous »… A la lutte, au conflit, à l’engagement, à l’affrontement, Swamp club est ainsi une sorte de traité qui privilégie un pacifisme argenté. Le coup des « pépites géantes » révélant, in fine, que Quesne ne tient pas à changer de système, mais juste à en profiter sans en subir les affres."

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