Bruno Meyssat, l’arpenteur des solitudes
Jérémie Majorel - 16 novembre 2017

« Seuls ensemble tant partagèrent. » (Beckett, Impromptu d’Ohio)


La recherche de Bruno Meyssat, soutenue à ses débuts par la MC2 Grenoble, mêle rigoureusement enquête documentaire, imprégnation de ses acteurs in situ et collecte d’objets ayant survécu aux naufrages : écoulements pétroliers sur les littoraux, crise des subprimes aux États-Unis, conséquences sociales du traitement européen de la dette grecque... pour prendre l’exemple des derniers spectacles. Ils se donnent comme des rituels étranges dont on a perdu la clef et produisent en même temps des effets hypnotiques. Le nom de la compagnie, Théâtres du Shaman, nous place dans le legs à la fois d’Artaud et de l’anthropologie. On pense au chant accompagnant une accouchée qu’avait décrit et puissamment analysé Lévi-Strauss au titre de « l’efficacité symbolique ».

Une deuxième ligne, beckettienne, innerve tout aussi profondément la recherche de Meyssat. Pas n’importe quel Beckett : le dernier, celui des « pièces courtes » (Quoi Où, Pas, Impromptu d’Ohio, Catastrophe), sur lesquelles revient le metteur en scène, aux côtés de Philippe Cousin et Elisabeth Doll qui les avaient déjà travaillées avec lui au Théâtre Gérard Philippe à Saint-Denis en 1998, rejoints à présent par Frédéric Leidgens, Julie Moreau et Stéphane Piveteau.

Meyssat, que j’ai pu croiser quelques fois toujours vêtu d’un jogging, ressemble davantage à un boxeur qu’à un metteur en scène. Ses spectacles sont taiseux, mutiques. Il a trouvé dans l’Irlandais plus qu’un partenaire ‒ Beckett s’était d’ailleurs frotté à la boxe dans sa jeunesse, pas seulement aux échecs comme on sait. Chaque geste contenu des spectacles du Shaman pourrait être un coup, chaque geste porte, mais cette portée du geste n’exclut pas des précautions, une délicatesse, une douceur.

Les paroles n’ont quant à elles pas plus de consistance qu’un nuage de fumée. La toux d’un seul spectateur suffit à les couvrir. Il y a quelque chose du théâtre radiophonique dans ce type d’expériences, et elles sont rares, où l’on peut ressentir le désir de fermer les yeux pour entendre encore davantage, s’enfoncer dans l’écoute encore davantage, les yeux fermés sur l’image scénique elle-même disparaissant dans cette lumière grise, cendrée, qu’affectionnait le dramaturge et que recrée Franck Besson.

Le spectacle ne charrie rien de moins que des charniers : torture, vieillissement, folie, camps, aphasie... Mais ces charniers sont contenus dans des « dramaticules », réduits à quelques signes fragiles et denses : haut-parleurs (ironie de ce mot et de l’objet dictatorial qu’il désigne), fumée de cigarette, pyjama rayé, chapka, écorce d’arbre, bras en camisole de la poignante Élisabeth Doll, bribes de mots rescapés (« comprenne qui pourra »)...

C’est comme si le dernier Beckett n’avait pu continuer à écrire malgré tout qu’à partir de Lucky, dont on retrouve la perruque, l’abondante chevelure blanche, notamment sur le crâne dégarni du magnifique Frédéric Leidgens, qui avait joué récemment, justement, Lucky dans le Godot de Jean-Pierre Vincent (saison 2015-2016). Mutisme absolu et absolue logorrhée ne sont en somme que l’avers et le revers d’un même phénomène : le rétrécissement, l’amincissement de la figure humaine ‒ une statue de Giacometti sur un piédestal ‒ où compte tout autant l’incroyable résistance de la figure humaine à sa mutilation.

C’est très littéralement l’image cryptique au centre du spectacle, au centre de Catastrophe, que j’emporterai : le visage de Stéphane Piveteau dans l’écrin d’un faisceau de lumière minuscule, avant sa résorption dans le noir. Son corps pétrifié condensait en surimpression l’homme des camps (là où le dramaturge ne mentionne qu’un « vieux pyjama gris », Meyssat ajoute des rayures), l’homme Beckett (dont les mains souffraient de la maladie de Dupuytren, à laquelle le texte fait explicitement allusion) et la Pietà (ces mêmes mains, mais jointes, tête penchée).

Ce qui reste de Godot, c’est également la manie de Vladimir d’arpenter le plateau, d’aller et venir, de faire passer le temps qui ne passe pas. Chaque pas pourrait s’engouffrer dans sa propre absence d’assises. Élisabeth Doll parvient à imprimer sur le plateau cette dé-marche que résume le titre d’un des dramaticules, où s’ajointent marche et négation de la marche : Pas.

De tout ceci qui n’est presque rien, surnagent quelques traits d’humour dont seul Beckett a le secret. Ce sont des lucioles qui persistent malgré le désastre. Meyssat n’oublie pas cet humour mais ne force pas le trait : le temps des clowns métaphysiciens est révolu. À n’en pas douter, ce qu’on lui souhaite, son spectacle fera un malheur.


Mots-clés

_Bruno Meyssat _Juste le temps _MC2 Grenoble _Samuel Beckett