Réplique : un silence bruyant
Marion Di Majo - 10 novembre 2017

Lors d’une fraîche soirée de novembre 2016, le 6 exactement, s’est tenue à La Criée, Théâtre National surplombant le Vieux Port de Marseille, la deuxième soirée d’un colloque international de trois jours pendant lequel plusieurs intervenants, universitaires et artistes, se sont donnés, corps, âmes et voix, à l’exposition de leur point de vue sur la critique comme art de la rencontre. Et c’est une rencontre tout à fait singulière que le public fait ce soir-là avec la performance, créée par la brésilienne Evelise Mendes, Réplique.


Action critique

Il faudrait sans doute plus de trois journées de colloque pour appréhender cette vaste question des enjeux que pose l’écriture critique. Bien plus que de simple jugement de goût, l’enjeu de la critique aujourd’hui est politique. C’est une « politique de la vérité » pour reprendre les mots de Michel Foucault qui apparaît comme un maître à penser, à la vue des nombreuses références. C’est avec une certaine dextérité que l’intervenant Arnaud Maïsetti , Maître de conférence en Arts de la scène à l’ Université Aix-Marseille, rappelle l’engagement fort et nécessaire qu’il a fait à cette pratique dans une lettre adressée à l’Insensé, site de critique en ligne qui se veut être un terrain d’expérimentation d’une écriture critique et un lieu de partage, et dont le format offre liberté et sincérité.

Une lettre pour « une critique barricade », qu’il écrit à un ami. Un ami qui partagerait avec lui cette envie d’aller contre « le sens orienté de la morale ». L’écriture aurait ce pouvoir de mettre au défi la réception d’une œuvre d’Art, de la remettre en question, de lui accorder une finalité certaine à travers l’expérience qu’elle a suscitée. Elle n’a rien à apprendre, et tout à inventer. Une écriture qui, dans un geste dévastateur, chercherait à rassembler. Faire du sens (s’il y a un sens) par le vide, par l’abandon d’une évaluation préconçue par un sens du monde.

Refuser la « vérité comme principe absolu des grands récits », telle est la tâche à laquelle s’est attelée Evelise Mendes, doctorante brésilienne, qui confronte le discours d’Arnaud Maïseti à une performance singulière et silencieuse. L’art s’invite sur un plateau et vient intensifier la réflexion, apporter un angle de vue sensible, artistique, et silencieux. Performance autonome qui, comme ce qui est porté par le discours, appel à dépasser le cadre intellectuel du colloque pour aller à l’essence d’un mouvement. Un mouvement qui induit une rencontre et qui efface derrière lui le sens commun et les frontières dans sa quête de sincérité. C’est ce même mouvement qui porte Eveline Mendes jusque Marseille, depuis l’Amérique Latine où une parole sincère, libre et autonome, se heurte à des forces contraires.

Michele Rolim, rédactrice de critique en ligne au Brésil, soutient Evelise et la danseuse dans leur performance et rappellera plus tard dans le colloque à quel point l’enjeu de la critique est grand au Brésil, à quel point les frontières ne doivent pas être un obstacle à l’unité de la pensée, qu’il faut sans arrêt remettre en questionnement, en incertitude ce que l’on voit.

Elle porte en elle l’idéal d’un rapport au monde qui soit singulier, et sensible.

L’idéal d’un monde insensé

Les quatre intervenants de l’après midi s’attablent sur scène, face aux spectateurs qui s’installent dans la salle. Dix minutes pour que le silence se fasse et que les regards se tournent vers eux. Une table surplombée d’une nappe rouge en velours tombant vers le sol et dans son mouvement amène l’œil vers cette femme, allongée par terre, à plat ventre, le corps à moitié sous la table et cette nappe qui la recouvre. Au devant de la scène, un autel qui se fait discret, malgré les bougies qui scintillent, et la rose rouge à son sommet qui surplombe des portraits anciens d’Hommes qui renvoient à l’imaginaire des conquistadors espagnols, des explorateurs, le tout parsemé de morceaux de sucre. Étrangement, cet autel reste discret, tout autant que cette femme allongée sur le sol. Une de ses mains est tendue vers le devant de la scène et tient quelque chose entre ses doigts, difficilement identifiable. Sans doute parce qu’il est rare de voir une langue arrachée dans une main, et pourtant il s’agissait bien de cela.
Arnaud Maïseti entame donc son discours dont le fond et la forme retiennent l’intention d’un public aux neurones échauffés. Une danseuse entre discrètement, silencieusement sur les côtés de la scène en évitant la lumière claire des projecteurs.

Elle improvise des mouvements au son des mots du discours. Des mouvements à la fois lourds et légers, à la fois secs et ondulants, dans un corps à la fois libéré mais limité. Danse dans l’ombre discrète qui ne détourne pas de l’intention portée à la parole de l’intervenant. Elle disparaît derrière le fond de scène, et réapparaît au gré de l’intention qui lui est portée. Puis, tranquillement, les deux performeuses rejoignent le public à la fin du discours d’Arnaud Maïsetti, laissant l’interrogation planer et se mêler aux mots qui viennent d’être prononcés, laissant l’autel et la langue gisant sur le sol comme uniques éléments de réponse.

C’est dans un fracas, (beaucoup moins discret), qu’elles reviennent à la fin de la deuxième intervention, renversent les portraits, éteignent les bougies, et quittent la salle.

Quelques gestes qui s’abstiennent de parole, mais dont la force symbolique est irrévocable.

Performance inspirée par les veines ouvertes de l’Amérique Latine d’ Eduardo Galeano, dont l’ouvrage a été censuré par la dictature mise en place en Uruguay en 1973, les portraits font assez clairement référence aux colonisateurs européens, le sucre évoquant le pillage de ressource qui a fait la richesse de l’Europe.

Une colonisation commerciale, mais aussi culturelle qui place le théâtre brésilien sous la tutelle du théâtre français, comme l’est cette performeuse, muette, sous la table savante européenne et qui étouffe toute tentative de mouvement autonome.
C’est devant un public de colloque international qu’elles invitent à questionner ces rapports de dominance créés par une Histoire commune est dont certains peut- être sont lésés.

Geste muet qui convoque la force de l’image, du symbole.

Cette force symbolique de Réplique est aussi largement inspirée de l’Amérique renversée de Joaquin Torres, artiste Uruguayen qui en 1943, dessine le continent américain la pointe au nord. Un des brésiliens ayant fait le voyage l’a même tatoué sur son épaule. A travers leur performance, et l’acte symbolique de retourner les tableaux des colonisateurs européens dans un fracas, Eveline Mendes et Michele Rolim reposent cette question du sens, cette direction dans laquelle l’Amérique latine est constamment guidée. Et si les choses s’inversaient ? Si le monde n’avait aucun sens ? était insensé ? Elles tentent d’imposer un changement de regard, de faire glisser la réflexion dans une direction nouvelle que celle qui serait dictée par l’Occident. Offrir à l’Amérique latine une nouvelle place, une nouvelle direction. Le symbole paraît donc nécessaire, tant la situation relève de la fiction. Une performance silencieuse constituée uniquement de mouvement. Mouvements symboliques, mouvements dansés. Tout deux entrent en résonnance, et les mouvements dansés appellent au sensible. Des mouvements contenus, impossibles, mais sincères et vrais. Des tentatives d’achèvement qui échouent. Un corps quelque peu désarticulé qui constitue un geste esthétique.

Une adresse au sensible

Il paraît difficile d’autonomiser Réplique du discours prononcé en même temps par l’intervenant universitaire. Il est donc peut être préférable de les faire se rencontrer, d’autant plus que la force poétique des paroles prononcées par Arnaud Maïseti convoque une sensibilité qui trouve résonance dans la performance proposée.
Si l’écriture critique est un moyen de donner une finalité, en terme de réception, à une œuvre, ces deux gestes deviennent indissociables.

Si l’écriture critique est le lieu de l’abolition des territorialisation, alors ces deux gestes se font encore une fois écho.

L’écriture critique, ce sont ces forces qui sont contre le sens orienté de la morale. La performance lutte elle aussi contre un sens obstiné.

Questions adressées au sensible, qui trouve peut-être leurs réponses précisément dans l’exercice d’une critique, le côté symbolique de l’œuvre nous donnant des pistes d’interprétation évidentes.

Une sorte de mise en abyme de la force critique qui, dans un mouvement de plume, est prête à tout renverser au nom d’une pulsion sensible, d’une vision singulière.

Le contexte du colloque fait alors, lui aussi, sens.

Le choix du lieu et du moment, le choix du public renvoie à la nécessité de faire ce travail critique face à une œuvre. Comme une invitation à mettre en pratique ce qui nous est dit, et provoquer la rencontre avec l’œuvre, écouter ce qu’elle nous dit du monde, voir la vérité qu’elle nous renvoie d’un pays, d’une culture en proie à un manque de liberté.

Comme une tentative de s’affranchir des territorialisations figées par les cartes et les gouvernements.

A leur manière, elles critiquent le monde, et la façon dont il est agencé, la façon dont les échanges se font et à quel point ils sont unilatéraux.

Evelise Mendes nous montre que critiquer peut aussi se matérialiser et ne passe pas nécessairement par les mots. Un langage qui pourrait lui aussi crée des frontières, alors que le symbole rassemble. Universalité du langage sensible qui ne connaît aucune limite. La parole est vaine comparée à la force évocatrice d’un mouvement précisément placé.

Un traitement de l’espace minutieux, pour une performance artistique qui considère un environnement intellectuel et son public, et qui sait en tirer avantage.
Ici, rien n’oppose raison et sensation, intellect et sensibilité.

Cette performance, c ‘est aussi redonner la place de l’Art dans l’écriture critique, la remettre en son centre. Que serait un colloque sur l’écriture critique d’œuvre d’Art, sans la présence d’oeuvre d’Art ?

Sans doute attendaient-elles des spectateurs qu’ils s’adonnent à l’écriture critique de ce qu’ils venaient de voir.

C’est la preuve que l’écriture critique est réellement un espace de rencontre.

Performance silencieuse qui laisse entendre pourtant beaucoup de choses.


Mots-clés

_Brésil _Evelise Mendes _France _La Criée, Théâtre National de Marseille _Performance