Le cri de Castorf, l’écho de Zé Celso Corrêa
Evelise Mendes - 31 juillet 2017


« Ceci n’est pas une pipe. Ni une critique »… Ni un épanchement. C’est juste la description de la profusion des sentiments, parfois contradictoires, d’une « spectatrice » de Die Kabale.

Parce que le spectacle était assez violent, viscéral, voire brutal au cours des presque six heures de représentation. Parce que les sièges n’étaient pas confortables pour cette longueur de temps. Parce que Castorf se foutait de la présence de « nous », Le respectable public. Parce que la manière viscérale de jouer des comédiens, la plupart du temps, était éprouvante et fatigante. Parce qu’il y avait une polyphonie des voix et des références incompréhensibles immédiatement. Parce que la dramaturgie était expressément chaotique. Parce que la mise en scène était encore plus bordélique. Parce que les moments de projection vidéo, reprenant ce qui se passait, étaient excessifs. Parce que tout semblait excessif : les cris des comédiens, l’humeur si grotesque, la beauté du décor et des costumes, la longueur du plateau. Parce qu’on pouvait parfois « piquer du nez ». Parce que Castorf réellement se moque de notre présence en salle. Parce que Die Kabale était irrégulier. Parce que la vie est tellement irrégulière. Parce qu’on espère, enfin, qu’une œuvre d’art nous apporte du confort. Parce qu’on souhaite toujours que la mise en scène nous porte une attention spéciale. Parce que Die Kabale ne nous montre rien d’autre que la brutalité, « qu’on vit parmi les brutalités ». Parce que Castorf et sa troupe nous crient, durant toute la représentation, qu’on est dans un conflit permanent entre le rapport sensible au monde et la brutalité de ce même monde.

Parce que j’ai pensé à moi et à mes camarades. Parce que mes camarades : des artistes, des techniciens, des théoriciens, les dramaturges et poètes de l’Insensé… essaient tous de faire entendre leur voix, même si leur voix semble tantôt inutile, tantôt inaudible. Parce que le système politique, économique, enfin d’organisation du monde ne marche jamais, et qu’il ne marchera jamais. Parce que le passé et le présent nous indiquent un avenir qui va de pire en pire. Parce que tout est organisé pour qu’on ne fasse plus de théâtre, pour qu’on ne dessine plus, pour qu’on ne danse plus, pour qu’on ne chante plus, pour qu’on n’écrive plus. Parce que tout est organisé pour qu’on perde le rapport sensible à la vie. Parce que on est constamment cannibalisé par les démarches administratives, par les projets de subvention, par les tableaux de budget, par le goût des « Princes ». Parce que le goût du Prince est toujours déterminant. Parce qu’on est dévoré par nos collègues du métier artistique. Parce que le milieu artistique est assez cruel. Parce qu’on est saboté et on se sabote de plusieurs façons. Parce que c’est la règle de ce jeu. Parce qu’il s’agit toujours du combat. Parce qu’il s’agit toujours Des combats. Parce que Die Kabale nous crie les enjeux de ces combats. Parce que ce sont des innombrables bêtes à tuer.

Parce que Frank Castorf est le « poète qui écrase tout », selon les mots du metteur en scène brésilien José Celso Martinez Corrêa. Parce qu’il faut finir ce texte avec le manifeste de Corrêa à propos de la situation du « théâtre du peuple »/ de la Volksbühne à Berlin. Parce qu’il faut se demander quoi faire de ces massacres quotidiens qui se mettent en place.

« […] À partir de ce qui vient de se passer en Allemagne, j’entends une déclaration mondiale et régionale (par rapport à ce qui se passe également ici à Sao Paulo) d’aspiration au massacre […]. C’est-à-dire qu’il y a un mépris pour les compagnies multimédias comme la nôtre, lesquelles sont du théâtre vivant, de répertoire, de nombreux artistes, ainsi que le mépris pour les théâtres de rue qui ne se trouvent pas dans les shoppings centers. Il me semble qu’il y a une ambiance politique conservatrice, culturellement de robot, voire de cadavre, dont le but est d’exterminer le théâtre vivant. Tuer une compagnie de théâtre vivant qui se trouve en activité depuis longtemps, c’est donc tuer un Être Vivant en Soi-même. Ce qui s’est passé en Allemagne relève d’une alerte qui prévient de l’invasion de cette culture robotique de cadavre à une échelle globale […] Ce combat vivant, en live, nous rassemble plus que jamais, telle que la lutte des peuples indigènes sur tout le planète. Néanmoins il faut y être attentif et fort, puisque ce qui s’est passé avec la Volksbühne est le signe d’une dangereuse invasion néo-nazi. Malgré tout, on va y arriver, à travers l’humeur et la libido. Parce qu’à partir de sa propre existence, Une Compagnie Permanente, Vivante, de Répertoire, formé des Artistes et Techniciens en Arts de la Scène crée des Poétiques liées à une Création. Tout ça est fait conjointement avec des Amoureux Clients Humains, lesquels naissent, vivent, vieillissent, meurent et renaissent. Parmi des Générations, les Rêves Orgiaques en Commun sont ainsi recréés. Ceux-ci sont venus des nombreux Corps Vivants ou Morts, tels quels de Shakespeare, de Cacilda Becker, ainsi que d’autres nombreux corps qui ont été dévorés par les Vivants ! Ces rêves créent de leur part des Communes Vivantes, […] des Organismes Vivants comme la Terre.

C’est impossible qu’ils nous exterminent. Même s’ils le veulent tellement, même s’ils nous méprisent, même s’ils ne savent pas l’occurrence d’un Théâtre Vivant lié à la Libido, même s’ils ne savent pas l’occurrence des Grandes ou des Petites Compagnies des Arts de la Scène. Celles-ci qui sont sont formées des artistes de Danse, de Cirque, de Théâtre, des Stand-up, des Opéras, des Concerts, des Clowns, des Performeurs…

Dès lors, nous, des Artistes des Arts de la Scène, nous nous consacrons à offrir nos vies à l’acte délicieux de créer à l’intérieur et à l’extérieur de la Scène : l’Art du Corps en Mouvement, en mangeant, en se nourrissant, en échangeant des énergies fébriles, tragicomiques, voire érotiques avec les Terriens Mammifères en Corps Présents = c’est-à-dire avec le Public. Ce Phénomène de la Nature de la Création Humaine ne peut pas tuer la Volksbühne de Berlin. Je ne sais qui est le Chargé de la Culture à Berlin, ni quel est son parti politique. Je sais uniquement que tous les artistes vivants, soit à l’intérieur des Compagnies ou pas, soit au Cinéma, à l’Internet, à la Télévision, nous ne pouvons pas permettre cette dépréciation des Arts des Compagnies, cette dépréciation de la Volksbühne. Nous ne pouvons pas permettre la mise en œuvre de ce massacre ».

Signé par Zé Celso Martinez Corrêa
Auteur, Chanteur, Comédien, Metteur en Scène co-fondateur de l’Association de Théâtre Oficina Uzyna Uzona, le 5 juillet 2017, publié originalement en portugais sur son blog https://blogdozecelso.wordpress.com/2017/07/05/sinal-de-ataque-ao-teatro-ao-vivo-em-berlim/


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