Interview avec Aurélie Édeline, comédienne de Tout Entière.
Valentin Marie - 26 juillet 2017

Aurélie Édeline, comédienne permanente du Préau, Centre Dramatique Nationale de Vire, joue dans la pièce Tout Entière écrite par l’auteur Guillaume Poix. Dans cette interview, nous revenons sur l’origine de ce « seule-en-scène » et sur le spectacle en lui-même.



@Ouest France

Valentin Marie : Dans quelle cadre ce spectacle a-t-il été créé ?

Aurélie Édeline : Pauline et Vincent m’ont proposé de travailler, d’imaginer un monologue. C’était un peu abyssal pour moi car je n’avais pas forcément envie de faire un monologue, c’est un peu terrorisant mais très vite j’ai su que je voulais travailler avec un auteur et avec une partie physique. Je suis tombée sur les textes de Guillaume Poix et j’ai vraiment aimé la façon dont il écrivait, je trouvais que c’était très organique. Je l’ai appelé, on s’est dit qu’on se rencontrerait au Préau, à Vire. On a travaillé deux jours ensemble en amenant des lectures qu’on aimait et à l’issue de ses deux jours, on allait se dire si on voulait travailler ensemble. On a beaucoup lu et l’idée de la photographie est venue sur le tas. Guillaume m’a parlé de Vivian Maier, du documentaire de John Maloof et on est parti sur la figure de cette femme.

V. M. : Qu’est-ce qui t’as frappé chez cette femme ?

A. É. : Beaucoup de choses m’ont frappée. D’abord, il s’agit d’une femme qui partage sa vie entre la photo et les enfants, qui ne développe jamais ses photos. Moi ça me posait vraiment la question : est-ce qu’on fait vraiment du théâtre, du chant, tout ce qui est artistique pour être reconnu ? Ou est-ce qu’on le fait uniquement pour soi, pour se combler soi ? Et puis, il y a aussi le fait qu’elle fasse de la photographie en secret, je trouvais ça absolument magnifique. Le secret c’est quand même une notion compliquée aujourd’hui. Et dans le théâtre est un milieu où on te regarde, où tu es vu en représentation. Je trouvais ça apaisant qu’il existe des gens qui font les choses pour eux. Il y a également son rapport aux enfants : qu’elle s’occupe des enfants des autres sans elle-même avoir d’enfants ou ne connaît pas de vie amoureuse, il y a quelque chose de jusqu’au-boutiste qui est vraiment saisissant. Le fait aussi qu’elle aurait maltraité des enfants je trouvais ça hallucinant, ça me posait question. C’est comme une ogresse : à la fois il y a des enfants qui disent qu’elle s’est très bien occupée d’eux, ils ont payé son loyer jusqu’à ce qu’elle meurt et elle a été enterrée dans ce qu’on appel des ravines (lieux où elle emmenait les enfants faire des pique-niques en pleine nature), donc à la fois quelque chose de beau autant qu’une chose monstrueuse dans son rapport aux enfants. Je trouvais ça passionnant, fascinant.Et puis qu’est-ce qu’on connaît de l’autre ? Car John Maloof a fait une enquête sur elle dans le documentaire en y mettant son point de vue, mais qu’est-ce qu’on sait vraiment de l’autre ? On ne sait rien. Et puis on parle beaucoup des autres au théâtre : on prend la parole pour les autres et des fois je me dis « faudrait attention à ça ». Je me demande qui on est pour prendre la parole sur les autres.

V.M. : Il y a beaucoup d’éléments biographiques de toi dans la pièce. Est-ce un choix de ta part ?

A.É : Ah non, ce n’est pas un choix de ma part. En même temps, on ne sait pas ce qui est vrai de ce qui n’est pas vrai et ça me plaisait. Moi j’aime bien au théâtre quand on frôle entre le « est-ce que c’est vrai ou c’est pas vrai ? », « Est-ce qu’on est en représentation ou pas ? ». C’est un endroit de jeu que j’adore. Avec Guillaume on aime beaucoup Annie Ernaux qui fait beaucoup d’auto-fiction. Et j’aime beaucoup travailler sur l’ambiguïté, ce qui est trouble, se dire « c’est vrai ou pas là ? Elle s’est faite maltraiter ? ». Comme nous quand on voit Vivian Maier on se dit « A-t-elle vraiment gavée des enfants ? ». Parce qu’il y a le témoignage d’une petite fille, qui est une adulte maintenant et qui raconte qu’elle l’obligeait, qu’elle la gavait pour qu’elle finisse son assiette et elle en parle comme d’un traumatisme. Voila, c’était cette frontière-là qui nous intéressait. Donc c’est mon nom, il y a le nom de ma fille mais le reste … et il y a un auteur aussi, qui y met beaucoup de lui, donc c’est un objet qu’on a construit à deux. Après, ce sont mes photos.

V. M. : Pourquoi avoir fait le choix de ne pas projeter de photos ?

A. É. : On voulait quelque chose de visuel et en faire quelque chose de théâtrale. C’est à dire : pas de photos, pas de vidéos et laisser les spectateurs imaginer les choses. D’où les légendes des photos – qui n’existent pas puisqu’elle n’a pas développé ces photos – que Guillaume a inventées pour que chacun puisse y mettre son point de vue. Comme quand tu prends une photos, tu as un point de vue. Je préfère que les gens sortent et disent après s’être jetés sur le livre « C’est fou, c’est pas du tout ce que j’imaginais » ou « Cette légende ça me donnait trop envie de regarder la photo ». Je préfère ça que de donner un truc imposé ou je ne sais pas... Chacun a sa liberté. Le fait que la légende soit prise par le son, que des sons aient été enregistrés dans la rue, ça avait du sens avec les gens qu’elle prenait en photo dans les rues de Chicago.

V. M. : Tous ces éléments biographiques ça a une influence sur ton jeu ?

A. É. : C’est comme un rôle. C’est sûr qu’à la lecture, la première fois, tu fais « Attend,c’est moi là ... » mais ça raconte aussi ce qu’on met de soit quand on joue ; qu’est-ce qu’on livre de soi ? Et parfois on livre beaucoup dans une chose qui nous est complètement étrangère mais qui nous parle à un endroit très intime, mais moi je le prends vraiment comme un rôle. Même si elle s’appelle Aurélie, c’est quelque chose de très distancé. Ce n’est pas un psychodrame.


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