Face à la mer, devant soi l’exil du Moi
Yannick Butel - 26 juillet 2017

Dire ce qui n’est pas nommable, approcher les états intérieurs, se regarder et donner à se voir… dans Face à la mer pour que les larmes deviennent un éclat de rire, Radouhanne El Meddeb esquisse au Cloître des Carmes un chant chorégraphique et lyrique où ce qui est en jeu semble reposer sur la tentative de mettre en commun un ressenti.



© Christophe Raynaud de Lage

De l’exil, nombreux sont les récits qui disent le périple, la solitude, le doute et la joie au moment de franchir la frontière, les frontières, l’inquiétude du nouveau, le souvenir du passé. De l’exil, il faut se résoudre à penser qu’il participe du déchirement à l’endroit de l’être qui fait le choix de quitter des proches, des paysages, une langue, une odeur, des couleurs… A la différence du voyage initiatique qui est le plus souvent de la volonté du sujet, l’exilé lui est le plus souvent contraint. Il faut partir, fuir de partir… De là, aussi, et parfois, le sentiment d’une lâcheté, quand au départ vers le lointain correspond l’abandon des siens.
C’est, peut-on l’imaginer, ce flot de sensations que Radouhanne El Meddeb a pu vivre au moment où il quitte la Tunisie pour se rendre en France. Et c’est, on le devine, ce qui fait son histoire singulière d’homme privé de sa terre, privé de l’espace qui l’a vu naître et qui nourrit le sentiment de perte et de nostalgie, de tristesse et d’errance de celui qui n’appartient plus ni au sol, ni au présent de la terre qu’il foule. En ce sens, c’est peut-être l’une des raisons qui le conduit à investir l’espace chorégraphique : cette langue de terre où il « parle » de l’histoire qui l’a traversé.

Au piano, un interprète dans une tenue blanche digne d’un concert de la roche d’Antheron est chaussé d’une paire de basket à paillette. A son côté, le chanteur en complet veston se tient debout et chante. Il restitue les accents d’une langue arabe qui raconte une histoire sans qu’on saisisse laquelle. Seuls les variations nous renseignent sur cet hymne à, peut-être, une douleur rentrée, un désir lointain.... Basket, pour lui aussi, étonnantes, aux couleurs kitsch. Sur le plateau, un groupe de marcheurs, danseurs, arpente la scène et dévisage la salle. Ils s’arrêtent, ils observent, ils s’observent avec intensité. En tenue de ville, ils ne prétendent à rien, sinon qu’à marcher, plus tard, l’un d’entre eux se lancera dans des contorsions. Plus tard encore, les hommes formeront une ligne ou se déploieront en tournoyant tel des derviches tourneurs.
Entre les deux, une femme, prise dans un tiraillement, ira le long d’une diagonale invisible d’un point à un autre. On entendra quelque chose d’une plainte ou d’une hésitation entre le « Ici » et le « là », jusqu’à ce que le calme la retienne dans les bras d’un trio qu’elle a assemblé.
C’est une énigme que Face à la mer. Une énigme qui se lit sur les visages muets, au travers les gestes d’ailleurs mais, et c’est le silence profond qui le murmure, c’est quelque chose de « lourd » qui est porté en chacun d’eux. Si lourd que le secret semble partagé quand ils se portent les uns et les autres. C’est une énigme où la mer, le front de scène, est un horizon. Quand au final, les interprètes font entendre un rire, alors quelque chose met fin à la traversée. L’exil, pour autant, n’est pas terminé. Simplement, à ce moment terminal, apparaît sans doute la réconciliation avec soi-même.


Mots-clés