The Great Tamer, l’ode à se rétamer
Yannick Butel - 24 juillet 2017

© Julian Mommert

Théâtre sans paroles de presque deux heures, The Great Tamer du grec Dimitris Papaioannou fait se lever la salle de la Fabrica au terme d’un voyage onirico-magique qui semble investir le champ de la recherche scientifique où la question de l’origine de l’homme serait à l’ordre du jour. Un spectacle conseillé pour les 7 et 77 ans, et l’entre-deux qui ne fait pas son âge, et qui est légion. Ou quand la virtuosité prend le pas sur le propos ou en masque le visage.


Cela ressemble à une toile de Nicolas de Staël et ça serait « les pavés gris », ce plan incliné presque vide. Ce pourrait être le toit du monde sous lequel la charpente ploie sous plusieurs milliers d’années. Le toit d’ardoises serait gondolé. La première image, à l’entrée de la Fabrica qu’ont laissé Vincent Baudriller et Hortense Archembault, est tout simplement impressionnante de simplicité plastique. Elle appelle une émotion pure que l’acteur qui dévisage le public augmente. Sa nudité à venir n’entamera pas la justesse de cette image et le suaire qui le recouvrira et s’envolera alors qu’il est allongé, dans le jeu de répétition qui se met en place, donne au Great Tamer la puissance d’un surplomb vertigineux.
« De quoi sera-t-il question ? » est alors une interrogative qui donne au théâtre sa force et sa puissance. Sans parole, on demeure avec ses pensées et l’on voit à travers ces images, celle d’un gisant qui n’en finit plus d’être défait. Alors s’esquisse les conjectures que seule la pensée est à même d’inventer. The Great Tamer est un monde, un autre monde comme seuls les arts peuvent les former, les imaginer et leur donner vie. Le flot d’images à venir sert cette première impression où un centaure féminin, résultat de contorsions de trois athlètes, invite quelques figures de la mythologie. Plus loin viendra Atlas qui porte la terre. Entre deux des cosmonautes viendront fouiller « la terre », et se présentent comme des énigmes dans leur combinaison. Un homme serait enterrer sur la lune ou ailleurs ? La terre serait devenue inhospitalière au point d’exiger une combinaison…. On passe sans plus attendre, mais il y a là un premier accroc. The show must gon on
Alors un homme à la figure et au corps de christ, bientôt perché sur des échasses qui affirmera sa hauteur est « déterré ». Dans les bras du cosmonaute qui enlève sa protection et se révèle être une femme, c’est une figure de Pieta qui apparaît. Ce n’est pas l’homme mais le fils de Dieu qui est à contempler tout proche de ce sein nourricier. Alors le souffle de vestales imaginaires viennent animer son corps, souffle ou Esprit peut-être… Bientôt, une autre image le verra autopsier par des médecins de Rembrandt, éclairés à la manière d’un Vermeer… Et ses tripes, déballées sur la table d’opération qui devient une table de banquet, s’apparentent alors à un met. « Mangez, ceci est mon corps » pense-ton tout bas. Mais c’est trop tôt pour délibérer, on songe encore, dans la nudité qui s’expose et ses figures qui apparaissent à une œuvre métaphysique… On regarde le grand livre ouvert en front de scène comme celui de la connaissance encyclopédique, malgré la pomme qui renvoie inéluctablement à celle de l’Eden… Viendra ensuite le même « christ », plâtré, peut-être malmené par les hommes… Et un samaritain l’aidera à sortir de cette coquille sculptée. Et toujours, toujours du plateau, des chausses trappes et autre ouvertures soulevées, s’extraient la ribambelle de figures qui reviennent sous une forme ou une autre, et souvent la même comme si le questionnement qu’est The Great Tamer n’avait d’autres réponses que celle d’une énigme dont il faut se satisfaire. Quand au final, après une nuée de flèche qui deviennent un champ de blé (une céréale sacrée), l’homme du début reste seul et continue de fouiller le plateau en extrayant la terre pour disparaître sous elle, on s’inquiète de cette dernière image où pour la énième fois, la scène semble nous enseigner qu’il est des mystères qui demeureront insondables. Le geste de l’homme, qu’il soit scientifique, technique, lié aux Humanités… ne serviraient donc à rien. Et cette pensée s’ancre d’autant quand pour en finir, un squelette humain finit en tas d’os… retournant à la poussière quand l’esprit sans doute trouve des chemins aériens.

© Julian Mommert

Il n’y a rien à reprocher à Dimitri Papaioannou qui signe là une mise en scène reposant sur l’illusion, la magie, l’art parfait d’athlètes contorsionniste et acrobates qui se mettent à son service. Rien sinon à applaudir à la virtuosité d’un geste qui entretient le goût du spectaculaire. Rien, sauf peut-être que toutes ces images finissent par être un peu redondantes et que la répétition, si elle est l’apanage de l’enseignement, peut aussi tourner au matraquage… Donc, The Great Tamer matraque ou nous traque à l’endroit de ce que l’on fuit obstinément : une scène qui, sans mot dire, devient cène. Et celle-là, elle était là, fragmentée, analogique, métaphorique… mais bien là !
Aussi, The Great Tamer n’est pas autre chose qu’un spectacle pour paroissiens et autres enfants (brebis égarés) ou adultes qui aiment l’illusion et les grands récits. De ceux qui aiment à se reconnaître dans l’illusion que l’on confond à la pratique du théâtre. C’est-à-dire quand le théâtre n’est plus qu’un terrain de jeu où il s’agit de fasciner et d’aveugler par l’artifice, voire l’artificieux. A l’endroit où la scène entretient l’hypnose ; et là où l’hypnose qu’entretient The Great Tamer est à l’origine de ceux qui iront se rétamer.
2h00 plus tard, un homme derrière moi crie BRAVO, MERCI… Il est l’ambassadeur de la salle qui est debout (comme le directeur du festival). Il me faut quitter ce taudis et admettre que ce qui n’est pas réalisable par la dialectique a trouvé une voie via l’univers onirique. Comme écrivait Nietzsche dans Le Gai Savoir, on pourra toujours dire aux hommes que Dieu est mort, ils demanderont qu’on en apporte la preuve. C’est le théâtre, ici, qui la sert sur un plateau.
Me reste le vin, pas même coupé avec le sang de quelques vampires qui nous privent de la raison, pour avoir enfin mal aux cheveux, et recouvrer l’ivresse et mes esprits (au pluriel svp)… Vin que je préfère à ceux qui boivent du petit lait.

© Julian Mommert

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