La fille de Mars… et l’ennui (du) mortel
Yannick Butel - 24 juillet 2017

Proposant La Fille de Mars (titre qui fait suite à sa lecture de Penthésilée de Kleist), Jean-François Matignon se mure dans une mise en scène plate où la voix des interprètes stérilise le rythme… Ou comment La Fille de Mars renvoie le théâtre à des années lumières.


« Amour, invincible amour, tu es tout ensemble celui qui s’abat sur nos têtes et celui qui veille, toujours à l’affût, sur le frais visage de nos jeunes filles… qui si tu touches aussitôt délire ». Non, ce n’est pas Penthélisée qui s’exprime ainsi, mais Antigone chez Sophocle. Et à quelques semaines l’une de l’autre, le spectateur, s’il retient quelques leçons d’un Festival qui multiplie les lourderies, aura pu se questionner sur deux figures tragiques, sorties de la mythologie, qui relèvent de la promenade estivale. S’interroger, oui, sur ce goût pour les personnages antiques quand ils virent pour l’une à l’exotique (Antigone du japonais Satoshi Miyagi) et pour l’autre, Penthésilée de Kleist, au bastringue pseudo-esthétique mis en scène par Jean-François Matignon, au Gymnase Paul Giera.
Admettons ! Admettons que l’on veuille rappeler que l’ordre, la raison, la justice aient leurs limites et leurs frontières, au-delà desquelles l’étrange a toute sa place et que c’est au franchissement de celles-ci que se dérègle le monde. Admettons encore que cet étrange relève moins d’artifices extra-terrestres que, entre autres, des foudres de l’amour qui, dès lors qu’elles frappent l’être, le corrompent et le rendent étranger aux lois raisonnables qu’il observait, promouvant un monde de violences et d’outrages jusqu’à ce que la mort s’installe.
Le cas de Penthésilée procéderait de cela puisque la reine des Amazones, tombant amoureuse d’Achille avant de l’avoir vaincu, foule au pied la loi d’airain du clan qu’elle mène. Ainsi, Penthélisée tombe « raide dingue » du vainqueur de Troie, le Grec invincible qui amoureux d’elle se présente désarmé à la Reine qui croit ainsi l’avoir terrassé, quand en fait c’est Achille qui a eu raison d’elle. Se croyant victorieuse, elle peut ainsi donner libre cours à son amour et devient fautive par ignorance. Au retour de la vérité, Penthésilée met à mort Achille dans un ultime combat et, dans une fureur qui n’a d’égal que sa passion, le dévore.
De ce motif, Kleist, baigné par le romantisme allemand, fera de Penthésilée le modèle de l’amour absolu et sauvage, notamment en insistant sur la proximité du désir total et de la haine totale qui s’affrontent dans la guerre totale. Quant au tragique, il soulignera ainsi qu’il ne repose que dans la rencontre intime d’un homme et d’une femme. Un homme et une femme ou, et aussi, le soleil et les ténèbres puisque Achille est fils du Dieu Soleil, quand Penthélisée habite les ténèbres.
Sur le plateau du Gymnase Paul Giera, la mise en scène de Jean-François Matignon ne sera pas étrangère à ces motifs. Dans une demie obscurité éclairée par des séquences vidéo qui participent d’un goût certain pour le monde plastique, les interprètes évoluent au gré des tableaux du récit de Kleist. Le noir scénique, les corps partiellement nus ou nus, le rouge sang… se regardent comme les couleurs de la tension d’une tragédie en marche où le déchirement (voire le dédoublement) sont à l’œuvre. Et c’est dans un décor de ruines et de terres, dans un espace partiellement in-indentifiable sauf à forcer le sens, que la hantise se déploie, que l’obsession de développe. Le choix de faire errer plusieurs Penthésilée, de la dédoubler est même plutôt adroit puisqu’il maintient au plateau la schize qu’habite la reine des Amazones…
Mais bon dieu que la voix des comédiens étaient insupportables. Que cette emphase d’un temps révolu est intolérable. Que cette grandiloquence du mouvement fut mortelle. Que ces voix rythmées par le pathos et la psychologie donnaient à la scène un timbre et une hauteur faux. Que ce naturalisme stylisé était inopportun. Ecouter ça revenait à se priver d’une image plastique et esthétique qui aurait pu conduire à une intensité. Mais à cause de cette diction, c’est l’inanité qui s’invitait.
A quoi bon revenir aux figures tragiques si c’est pour les enterrer ?
Regardant Penthésilée/La Filles de Mars, l’oreille fuyant ce qui l’insupportait, Jean-François Matignon aurait pu offrir à ce festival un monde de Pussy Riot (on s’en approche quand les couronnes de fleurs viennent orner la chevelure des interprètes). C’est une présence des Femens, de féministes radicales, qui aurait pu paraître en écho aux accords rocks qui se font entendre de manière récurrente. Une meute d’égéries furieuses, anti-machistes, aux cons révoltés se refusant au sexisme, aux mondes des couillus et des mères aux foyers. Ah, si Matignon avait voulu, Penthélisée aurait pu être le contrepoint du discours chiatique de Sens Commun… et toutes les associations de puritains et leurs représentations archaïques du couple, de l’amour, de la passion (qu’il n’imagine que christique). Au lieu de cela, Matignon se livre à un commentaire sage, tellement sage que Penthésilée est singé.


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