Bestie di Scena, Emma the Best.
Yannick Butel - 23 juillet 2017

Bestie di Scena d’Emma Dante, présenté au Gymnase Aubanel commence presque comme un traité de peinture classique où la main est un cache-sexe pour s’achever presque comme une forme contemporaine où le corps et la peau, soumis au règne des produits manufacturés, sont agis et dérèglés. Récurrents à chacun des épisodes, l’humour, la dérision, l’inquiétude… y forment les lignes de passages d’une étude sur la contrainte et son dépassement.


15 minutes… C’est le temps que le public mettra à s’intéresser aux interprètes de Bestie Di Scena. 15 minutes pendant lesquelles, alors que le spectateur prend place, ils se « chauffent ». 15 minutes, pas moins, pour que la salle réalise que ceux qui sont sur le plateau sont déjà en scène. Un quart d’heure donc, pour comprendre que l’échauffement, qui avait démarré bien avant que le premier spectateur n’entre, n’est pas étranger au spectacle, mais qu’il est le préalable nécessaire aux interprètes. Un quart d’heure, oui, pendant lequel, alors qu’on les regarde s’étirer, se roder, isolément, petit à petit ce qui semblait déconstruit et chaotique, s’assemble, se recompose, s’organise, fusionne jusqu’à ce que le training qui est répétition mute en représentation quand le mouvement du groupe est symétrique, arithmétique, géométrique. Le quart d’heure donc n’était d’aucune manière un temps mort, mais plutôt un temps ou un processus d’organisation des corps dans l’espace. Un temps fondé sur une graduation où l’interprète isolé trouve chez les siens, qui dansent, qui marchent, tout comme lui, une communauté.
Le silence est maintenant perceptible, les lumières se sont inversées et la salle est dans l’ombre. Sur le plateau, le groupe d’Emma Dante se regarde comme une formation au mouvement tactique relevant presque de l’entrainement militaire (on entend compter de 1 à 7, ponctuer par un « Yes »). Et ce qui marche d’un pas certain et cadencé, qui arpente l’espace totalement vide, finit par trouver une destination, un espace où arriver. Ce sera tout d’abord le front de scène où, les uns après les autres, hésitant mais incapables de s’y soustraire, ils viennent s’immobiliser, pour enfin représenter une seule ligne, un seul rang. Le face à face avec les spectateurs de la salle est alors intense et les visages racontent une certaine inquiétude, une certaine forme d’effroi peut-être, de frayeur à coup sûr… le geste est à venir.
Alors, suivant une logique sonore dictée par on ne sait quelle autorité, ils vont commencer à se dévêtir. D’abord un peu le haut, puis un peu le bas, puis tout le haut et tout le bas… jusqu’à la nudité totale qui surplombe les vêtements et autres fringues abandonnés.

La nudité est ainsi exposée en front de scène, et la gêne, feinte ou réelle, on ne sait, impose un mouvement de circonstance, devant le regard des spectateurs. Les mains viennent couvrir, pour les hommes le sexe ; pour les femmes le sexe et les seins. Et de voir la nudité habillée par ces mains comme un frein au mouvement, au déplacement, à la liberté de circulation puisque ces mains, désormais, ne peuvent s’affranchir du rôle de couverture qu’elles ont endossé. Et de regarder l’exposition de ces corps multiples, si différents les uns des autres, masculins et féminins, filiformes, musclés, vieillis ou jeunes, fermes ou plus flasques, maigres ou gras, comme une chaîne humaine solidaire contrariée par la nudité de chacun qui renvoie elle à l’isolement ; au regard que chacun porte sur son propre corps sous le regard des spectateurs. La vie des uns et des autres semble alors figée jusqu’à ce que le désir de bouger ne vienne dérégler ce qui était aligné. Le désir de bouger, ou plus simplement de reprendre le contrôle de soi, lui-même contrarié par l’impératif de se protéger du regard. C’est dans ce dilemme impossible à solder que Bestie di Scena se développe. C’est dans ce rapport impossible à dénouer que le plateau devient l’espace d’une lutte entre le désir de mouvement ou en finir avec l’immobilisme, et le corps prisonnier de la nudité comme de ces mains réduites à la seule utilisation de cache-sexe. Et cette lutte qui se donne par petites touches sera encouragée par divers déclencheurs qui vont augmenter ce désir de mouvement, ce désir de se soustraire au corps enchaîné.

Au lancé d’un jerrican d’eau tenu en lesse par une lourde chaîne, la solidarité de la chaîne humaine se trouve mise à l’épreuve. Elle résiste néanmoins puisque la main du voisin ou de la voisine vient couvrir ce que les mains du premier ne peuvent dissimuler quand il faut se saisir du jerrican pour boire. Et ce qui fonctionne pour tous vient à disparaître pour le dernier, celui qui se trouve en bout de chaîne, qui ne peut faire autrement pour satisfaire son désir que de s’exposer entièrement. Solidarité et fragilité de la solidarité donc, exclusion malgré soi et explosion de la communauté à venir quand les séquences suivantes vont multiplier les accessoires qui motivent des désirs différents parmi chacun des interprètes du groupe.
Désirs insolites et besoins primitifs qui abritent quelques lubies curieuses ou songes enfouis se révèlent ainsi à l’occasion de l’apparition de nouveaux accessoires jetés en pâture. Et de voir le groupe volé en éclats, pris à rebrousse-poil ; et la nudité oubliée lors de la séquence des pétards suivies de celle des serpillères, de celle des boites à musique, de celle des cacahuètes, de celle des balais, de celle des étoffes, de celle de l’escrime, de celle du bal au rythme de only you, celle de l’empoignade par la bistouquette… venir isoler et révéler les pensées d’Un dont on ne sait s’il joue son désir ou s’il en est le jouet. Ainsi en est-il, de l’homme pris dans le tourment des explosions, de la femme automate de la boite à musique prise en otage par le rythme de celle-ci, de l’homme qui singe le singe, de la femme marionnette qui obéit à la poupée qui marche et qui parle, de la lutte des mâles dominants pour la femme du bal… qui sont autant de moments insolites où, jusqu’à l’épuisement qui précède le recommencement, les uns et les autres semblent pris dans le trouble qui agite l’individu chaque fois qu’il quitte la communauté. Episodes de Bestie di scena qui révèlent son lot de bêtes curieuses… son flot de situations comiques où l’excès finit par dévoiler de petits plis tragiques que la nudité oubliée depuis longtemps laisse apparaître de la manière la plus voyante et criante.
Jusqu’à ce que les uns et les autres reviennent au point de départ, nus de nouveau, sur une ligne, alors que les vêtements pleuvent derrière eux…

Etude sur le corps, traité sur la nudité, poème sur les lois qui agissent la communauté, exposé sur le dérèglement des conduites individuelles en dehors du collectif, sur la soumission autant que sur sa libération, sur le désir autant que son refoulement…
Besti di Scena confronte un monde d’objet à un collectif de nudités. Dans la tension qui naitra entre les deux, le dénudement conduit au dénuement de ceux qui se retrouvent isolés.
Mais et surtout, Emma Dante, livre un magnifique travail sur la nudité qui nous rappelle que la réalité de la nudité c’est d’être sans fard et donc inaugural. Qu’elle invite le regard au constat lequel, chez Artaud, prend la forme d’une assertion définitive : « Le corps sous la peau est une usine surchauffée ».


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