C’est un beau voyage, c’est une moche Histoire…
Yannick Butel - 20 juillet 2017

Au Cabestan, jusqu’au 30 juillet, Bernard Bloch présente Voyage de Dranreb Cholb ou penser contre soi-même. Un travail précieux d’un peu plus d’une heure où l’Histoire est convoquée. Un spectacle sur la « terre ceinte » dit le programme. Un presque monologue, ponctuée d’échanges qui sonnent comme des pensées que l’on ne pouvait avoir et qui paraissent soudainement…


Voyage de Dranreb Cholb ou penser contre soi-même de Bernard Bloch, qui assure la mise en scène également, n’est pas un spectacle. Ou, et pour le dire différemment, n’est pas un divertissement si jamais le festivalier cherche au Théâtre du Cabestan une de ces productions avignonnaises où disparaît la culture pour privilégier l’a-culture. Aucun jugement ici, mais un avertissement qui vaut davantage pour le club de touristes qui accompagne les caravanes où l’on promet « le plaisir, l’hilarité, l’heure joyeuse et pas chiante… »
Non, Le voyage de Dranreb Cholb ou penser contre soi-même est une pièce didactique (malgré l’Adieu à la pièce… qu’a pu écrire Heiner Müller). Un travail presque austère, ralenti, voire statique où la scène est le lieu d’un questionnement, où le théâtre est le lieu du questionnement. Espace, en quelque sorte, auquel on donne la qualité de seuil d’où l’on observe en retour le monde de nos réalités. Espace et microcosme où la parole se fait testamentaire. C’est-à-dire qu’ici, au-delà des catégories qui promeuvent l’idée de fiction, de fable, de mythes et font du théâtre un lieu qui entretient des points de tangence avec le monde ; le théâtre de l’instruction relève de cette pratique où le don d’un savoir, d’une connaissance, d’un bien commun, valant pour le monde, est visé, exploré. Soit une manière de poser une expérience théâtrale et une pratique théâtrale qui participent à la construction des représentations du monde, et plus encore qui entend influencer la représentativité des modes de pensée : la pensée des gens qui sont encore et toujours ceux qui font le temps, l’ère du temps d’aujourd’hui.
Et de regarder Le Voyage de Dranreb Chlob… comme un travail qui s’inscrit dans la lignée du théâtre documentaire, à l’endroit où l’expérience du sujet historique devient une des matières essentielles du processus de jeu. Dès lors, regarder ce travail qui prend place sur le plateau comme une salle de rédaction ou un bureau de cartographe, voire la salle d’un laboratoire de recherche pour un programme auquel on aurait coupé les crédits. Regarder et écouter Patrick Le Mauff se souvenir, parfois approximativement et le voir repris par Bernard Bloch, de dos, au visage invisible pour le spectateur. Entendre l’Histoire qui est racontée, mise en scène en permettant à la parole d’excéder le plateau et de la ressaisir à l’endroit de l’écran vidéo qui se contemple comme une lucarne sur un monde lointain qui n’en finit pas de nourrir notre actualité.
Entendre oui, l’Histoire d’un juif athée, au milieu d’un groupe de catholiques de gauche, qui découvre l’état israélien, les territoires palestiniens, les villes partagées, l’Histoire en commun, en 2010. L’écouter rapporter son inquiétude, son incompréhension, et percevoir dans le timbre de sa voix la douleur d’une situation historique qui n’en finit pas de perpétrer des morts de part et d’autre, des crises, des violences de toutes sortes et des escalades impensables… Le suivre, rencontrer des vies compromises par le phénomène religieux où le règne des « Ultras », des « Fanas », des « Fous » alimente les soulèvements, les guerres entre Tsahal, L’OLP, le Fatah, le Hamas… et plus anonymement la cruauté, de part et d’autre, au quotidien entre les membres de cette communauté, qu’il soit palestinien et/ou Juif.
Ecouter oui, Dranreb Chlob, dans son dialogue avec les prêtres, avec les journalistes, avec les guides, avec un cousin… s’inquiéter de ce qu’il ne peut pas comprendre lui qui est sans dieu. Le voir proposer la pensée de Martin Buber (partisan du dialogue avec les palestiniens et de la création d’un état bi-national). S’en prendre à Sharon, aux sionistes et au Likkoud qui n’ont de cesse, depuis la guerre de six jours, de développer les colonies juives dans les territoires gagnés.
Et comprendre, en fait, que Dranreb Chlob était, est et sera toujours un Falasha : un immigré. Et qu’il n’est pas possible pour lui, dans la configuration de cet état, dans le temps de ces relations violentes et indépassables, d’assurer son Alya : son retour en Terre Promise parce que, tout simplement, il ne peut être parmi les israéliens juifs qu’un soutien au peuple palestinien.
Sur l’écran, la vidéo livre en définitive ce qui est la cause de tout : Un MUR. Tantôt Mur religieux, tantôt mur d’exclusion. Un Mur qui écran. Une frontière donc qui ne semble pas dépassable et dont les fondations, religieuses et spirituelles, innervent chaque pierre, chaque surface bétonnée.
Dieu le sourd, Dieu le père, Dieu l’intrus au milieu des hommes qui n’en finit pas d’occuper deux pièces, comme le raconte l’acteur. L’une connectée au monde où dieu rit, l’autre à l’abri des regards où il pleure…
On comprend bien que cette mise en scène s’inscrivait donc volontairement dans un théâtre qui refuse le « théâtre ». Là, où le quatrième mur n’existe plus. Et de regarder le dos de Bernard Bloch comme le signe d’une expérience… celle d’avoir une pensée, peut-être, non pour une situation absurde, mais plutôt pour un dieu qui n’en finit pas de nuire aux hommes.
C’est un travail tout en gravité, ou parfois affleure, dans une touche d’humour, quelque chose d’une humanité dont le monde des croyants prive trop souvent les vivants.


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