Tout Entière : il manque quelque chose !
Yannick Butel - 20 juillet 2017

Tout Entière est une création de Guillaume Poix avec Aurelie Edeline. Un solo où s’entendent plusieurs voix (vivantes et mortes) qui interroge la mémoire (celle que l’on conserve ou que l’on fabrique) à partir de la vie de la photographe Vivian Maier. Joué au Gilgamesh Belleville dans le Festival d’Avignon, si le motif est intéressant, il demande à être poussé plus avant afin de rendre toute son originalité ; à être retravaillé dans sa dimension iconographique que la seule image acoustique ne peut rendre. Il s’agit donc pour le Centre dramatique National de Normandie-Vire (qui soutient et accompagne le jeune metteur en scène) d’inviter Guillaume Poix à revenir sur un choix qu’il a fait en conscience.


Une Vie, Une oeuvre

Vivian Maier, originaire de France et migrante de la seconde génération par sa mère qui épouse un américain, est née en 1926 à New York et décède le 21 avril 2009 à Chicago. Gouvernante, nourrice, la franco-américaine réalise pas moins de 120000 photographies de rue sans jamais développer celles-ci. En 2007, hospitalisée et dans l’incapacité de payer le box qu’elle louait pour archiver ces boites de négatifs et de rouleaux, ses photos sont trouvées. John Maloof, agent Immobilier acquiert pour 400 dollars une partie de ce trésor, puis la presque totalité en 2009… 120 000 négatifs. Il publiera ultérieurement un livre Vivian Maier, Street Photographer.
Accueilli favorablement, le livre est commenté dans le Wall Street Journal en 2012, dans un article titré « the Nanny’s Secret » (le secret de la nounou). Il n’en faut pas moins pour le monde entier découvre l’œuvre de Vivian Maier qui, pour autant qu’elle aura fait toutes ces photos ne les as jamais vues.
Une œuvre qu’elle doit en partie à l’amie de sa mère Jeanne Bertrand (originaire comme elle de la vallée de Champsaur) photographe professionnelle, domiciliée dans le Bronx, qui lui donne le goût de la photographie. Entre France et Etats-Unis où Vivian Maier séjourne à plusieurs reprises, s’affranchissant de ses parents, Vivian Maier s’assume en embrassant, ne sachant quoi faire, la carrière de « Nounou » à Southampton et s’offre un Rollefleix qui ne la quittera plus. Elle a 30 ans, c’est Chicago, la famille Gensburg et leurs trois garçons (la mère Nancy dira qu’elle ne sentait pas particulièrement d’affection chez Vivian pour ses progénitures), et nous sommes en 1956. Elle vivra dans cette famille 17 ans, voyageant parfois, jusqu’à rejoindre en 1987 la famille Usiskin à New York où, elle déclare à ses nouveaux employeurs : « Je dois vous dire que je viens avec ma vie, et ma vie est dans des cartons ». Elle débarque déjà avec 200 cartons.
La vie va ainsi, de photos en familles, jusqu’à ce que Vivian Maier s’occupe de Chiara Bayleander, une adolescente handicapée mentale, auprès de laquelle elle affiche une humanité enjouée. Lentement, la vieillesse se rapproche, et la paupérisation aussi. A sa mort, c’est non seulement des boites entières de photos non développées qu’elle laisse, mais également quelques 150 films qu’elle a tournés avec une caméra super 8. Sans doute un vieux Leica acheté dans les années 60, un magnétophone aussi où elle enregistrait ses pensées… Et une multitude de photos : photos de rue, ombres saisies ici et là, portraits volés, autoportraits fragmentés, scènes urbaines…

De la Chambre noire vers un espace asilaire

Sur la scène de la salle 2 du Gilgamesh Belleville Aurélie Edeline s’affaire à plier ou déplier un imperméable sur une surface noire dont on comprendra ultérieurement que c’est peut-être un négatif. L’espace est partiellement vide et seuls deux néons, à cours et à jardin, marquent un territoire qui bientôt se percevra comme le lieu de toutes les réalités imaginaires ou vécues. Faire le vide donc, mais et dans le même temps, privilégier un monde sonore où plusieurs voix seront mises en œuvre petit à petit à mesure que se déploiera l’histoire. Privilégier surtout un son, particulier, singulier, qui correspondrait à celui de l’appareil photo utilisé, en certains passages frénétiquement. Un son semblable à celui de l’armement d’un fusil puisque le propos entretient le parallèle entre « faire une photo » et prendre une vie. Ce son-là, soutenu par un geste de tension du bras pointé en direction de l’objectif, sera un repère caractéristique du « chasseur d’image » qu’était Vivian Maier.
Dans cette chambre noire qu’est la scène, la comédienne Aurélie Edeline ne rejoue pas la vie de Vivian Dorothy Maier, mais l’invente plutôt à partir du texte-archive qu’a écrit le metteur en scène Guillaume Poix. Texte qui privilégie : les commentaires de ceux qui ont découvert le travail de Maier, les témoignages des familles où elle était employée, la description des photos prises par cet égal de Doisneau… Texte aussi qui ne renie ni la fable, ni la fiction qui s’écrit puisqu’il s’agit ici d’un processus d’écriture à part entière où voisinent le vrai et l’inventé, le certain et l’imaginé, l’authentique et le poétique.
C’est d’ailleurs de ce croisement entre archives et poétiques que Tout Entière tire sa principale singularité puisque sur la scène Aurélie Edeline qui joue à être Vivian Edeline, tout en s’en distanciant, finit par être rattrapée par la voix d’outre-tombe de Maier qui l’interpelle sur une fiction (le texte) qu’elle conteste. Moment de dérèglement dramatique qui confine à la folie puisque l’intimité de la comédienne normande vient à être révélé, en tous ses plis. Moment de cruauté où l’archive biographique est sortie, exposée, au point de nourrir un désarroi mental chez la comédienne.

Tout entière

Si Tout Entière relève d’un travail scénique et poétique sur une photographe qui demeure une énigme, l’écriture poétique et la manière de croiser des vies pourraient tout aussi bien se confondre à un questionnement sur le témoignage (dont on sait qu’il est toujours aussi une trahison), voire un travail critique sur la manière dont les vies sont parfois déballées et exposées sans le consentement de leurs auteurs. Tout Entière semble ainsi jouer d’une actualité qui concernerait le geste du paparazzi, aux antipodes du geste de Maier, mais qui ici trouverait un relai à travers l’écriture de Guillaume Poix. Comment on entre par effraction dans la vie privée des personnes ? Comment une biographie est exposée ? Comment une vie peut-être mutilée par la fiction qu’est toujours le regard ?
Mais, et du seul point de vue de la mise en scène, ce qui aura été le choix du metteur en scène de ne montrer aucune photo (en cohérence avec le geste de Maier qui demeure étrangère à la représentation de ce qu’elle a capturé avec son boitier) mériterait peut-être d’être corrigé. De fait, s’il y a là un geste de fidélité à la photographe, dans l’après coup ces photos sont aujourd’hui accessibles. Qu’elles puissent venir à la scène serait peut-être un soutien pour la comédienne.
Dans la salle 2 du Gilgamesh, à quelques pas dans l’ombre des espaces de rangement, l’arbre d’en attendant Godot attend d’être installé. Il n’est pas l’arbre de Dullin, il est une énorme branche. Et le regardant je songe que tout est toujours affaire de représentation. Disons d’esthétique. Des photos de Maier que je regarde sur le net, j’imagine qu’elles pourraient trouver chez Guillaume Poix un traitement esthétique... observer ces formes de glissements qui font du théâtre le lieu d’où l’on voit autrement.


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