Papier glacé : Ibsen Huis de Simon Stone
Jérémie Majorel - 20 juillet 2017

On ne fait pas une omelette norvégienne sans casser des œufs.


Une maison de verre et de bois – conçue par la scénographe Lizzie Clachan – semble directement tombée du ciel dans la cour du lycée Saint-Joseph (pensée pour les techniciens...). À faire pâlir d’envie n’importe quel catalogue IKEA : livrée clefs en main, habitable sans travaux supplémentaires, électricité faite, elle est lumineuse, spacieuse, comporte deux étages, idéale pour un jeune couple ou pour recevoir toute la famille en vacances. Grâce à une tournette, durant 3h45 on peut l’admirer sous toutes les facettes : ça tourne, ça tourne, ça tourne, ça tourne, ça tourne... à vide.

Le metteur en scène australien s’inspire vaguement de « l’univers d’Ibsen » [1] pour retracer la chronique familiale d’un architecte, des années 1960 aux années 2010 en passant par les années 1980, du « paradis » à « l’enfer » en passant par « le purgatoire », de Gainsbourg à la Pop en passant par Joy Division, du mouvement hippie à la crise des réfugiés en passant par le VIH : sales petits secrets familiaux, inceste, non-dits, révélations, fiançailles, divorce, alcoolisme... jusqu’au final où la mère étouffe son fils séropositif avec un oreiller et les derniers rejetons mettent le feu à la maison.

La maison, c’est celle qui a fait reconnaître internationalement l’architecte, sur fond d’usurpation de projet. Dans la première partie, elle est donc montrée telle quelle mais dans la deuxième, après entracte, on la retrouve en construction-déconstruction. Que c’est beau cet aquarium de luxe, que la vitrine est bien léchée !

Les onze comédiens néerlandais [2] sont comme des poissons dans l’eau – notamment Hans Kesting, vu dernièrement chez Ivo van Hove et Guy Cassiers, désormais rompu aux personnages dérangeants –, les dialogues sont acérés et incisifs, la narration non linéaire est virtuose, les costumes d’An D’Huys sont efficaces, la musique de Stefan Gregory contribue discrètement à l’ambiance, la lumière de James Farncombe mêle subtilement chaud et froid, etc.

Dans le genre, ce spectacle serait un pâle remake de Festen (1998) – film danois que son réalisateur Thomas Vinterberg a d’ailleurs porté à la scène en 2003. Mais tout ceci n’a pas plus d’intérêt que les mauvaises séries qui abreuvent les petits écrans ou que les best-sellers qui provoquent leur petit scandale à chaque rentrée littéraire. Tout ceci n’est finalement qu’un enchaînement de clichés – stéréotypes et polaroïds – sans profondeur psychique ni politique.

La superproduction de Simon Stone esthétise et réhabilite ce dont l’œuvre d’Ibsen a pâti pendant plusieurs décennies : le naturalisme. Les morceaux de viande d’André Antoine (Les Bouchers, 1888) ont été remplacés par une omelette.


[1Voir l’entretien avec Simon Stone dans le programme du Festival.

[2Claire Bender, Janni Goslinga, Aus Greidanus jr., Maarten Heijmans, Eva Heijnen, Hans Kesting, Bart Klever, Maria Kraakman, Celia Nufaar, David Roos, Bart Slegers.

Mots-clés

_Cour du lycée Saint-Joseph, Avignon _Festival d’Avignon 2017 _Henrik Ibsen _Ibsen Huis. La Maison d’Ibsen d’après Henrik Ibsen _Simon Stone