Mieux rater le plus mal dire. La voix sensée de Denis Lavant
Chloé Larmet - 20 juillet 2017

Mis en scène par Jacques Osinski, Denis Lavant s’empare de l’avant-dernier texte de Samuel Beckett Cap au pire. Avec une sobriété et une précision remarquable, il fait entendre jusqu’aux moindres silences de ce texte d’une aridité et d’une complexité certaine. Une performance qui, paradoxalement, ne rate pas assez.


Lorsque l’on découvre dans le programme du off que Denis Lavant s’empare de Cap au pire, ce texte d’un Samuel Beckett tardif (il fut publié en anglais en 1983 sous le titre Worstward Ho et constitue un des rares textes dont l’auteur n’ait pas assuré la traduction en français) qui mène à son paroxysme la recherche d’un épuisement du langage, on est pris d’une excitation singulière. Le souvenir du corps aux mouvements étranges, presque difformes de Denis Lavant dans Tabac Rouge de James Thierrée (avant que ce dernier ne reprenne le rôle), de ses mimiques et de son regard animé d’une inquiétante folie, de sa voix au timbre éraillé et fatigué se mêle à celui d’une écriture beckettienne ascétique, folle aussi dans ce projet presque mathématique d’un empirement du pire. Mieux rater le plus mal dire ou comment, par l’écriture, épuiser le langage, le creuser pour faire apparaître quelque chose – ou rien. La rencontre de ces deux souvenirs éveille, alors que le spectacle n’a pas encore eu lieu, tout un imaginaire. On s’attend au mieux dans le pire, on se dit que cela colle parfaitement, que la rencontre de ce corps avec cette langue fera résonner autrement les mots de Beckett, ira toucher l’imaginaire à un autre endroit que celui d’une lecture silencieuse sans cesse retrouvée au fil des années, avec une émotion toujours intacte.


Dire un corps. Où nul. Nul esprit. Ça au moins. Un lieu. Où nul. Pour le corps. Où être. Où bouger. D’où sortir. Où retourner. Non. Nulle sortie. Nul retour. Rien que là. Rester là. Là encore. Sans bouger.

Il faut dire que le metteur en scène Jacques Osinski – directeur du Centre Dramatique National des Alpes de 2008 à 2014 et fondateur de la compagnie Aurore Boréale – a respecté à la lettre les indications de Beckett : Denis Lavant est immobile, au centre du plateau et n’en bougera pas pendant les 1h45 du spectacle. Devant un tulle semi-opaque vertical, il se tient pieds nus à la lisière d’un carré lumineux blanc qui, seul, l’éclaire – il y a bien un retour lumineux par instant depuis la face mais l’intention est véritablement de proposer une lumière excessivement blanche qui creuse le visage de l’acteur et en accentue les aspects inquiétants. Du corps de Denis Lavant, on ne verra donc que ce visage marqué par les aspérités, que ce crâne rasé de près que le texte de Beckett décrit :


Dans le crâne tout disparu sauf le crâne. Les écarquillés. Seuls dans la pénombre vide. Seuls à être vus ; Obscurément vus. Dans le crâne le crâne seul à être vu. Les yeux écarquillés. Obscurément vus. Par les yeux écarquillés. »

Pas de corps donc : le costume sombre dont il est vêtu se mêle à l’obscurité et seules ses mains comme démembrées pendent aux côtés de son buste. Tronc invisible qui évoque celui de L’Innommable et son immobilité contrainte, qui renvoie à ces corps beckettiens toujours empêchés – celui de Winnie enseveli par un mamelon dans Oh les beaux jours, celui de Billie Whitelaw assise dans un fauteuil à bascule dans Rockaby (Berceuse), celui absent de Cette fois, courte pièce qui fait flotter à plusieurs mètres du sol un visage dont les seuls mouvements seront ceux des paupières closes ou ouvertes tandis que des voix enregistrées sont diffusées depuis trois lieux distincts dans la salle.

Rien d’autre à voir que cette voix d’encre que l’obscurité englobe et porte jusqu’aux spectateurs. On passera rapidement sur les quelques effets lumineux proposés par-delà du tulle – guirlandes lumineuses qui s’éclairent doucement et forment des constellations discrètes dont l’apparition et la disparition servent, on suppose, à proposer au spectateur un support visuel auquel s’accrocher. Rien d’autre, donc, que cette voix. Que cette langue de Beckett et que ce texte d’une aride rigueur et dont la compréhension nécessite un effort réel de la part de l’auditeur-spectateur. Que cette voix de Denis Lavant privé de corps qui respecte les mots de Cap au pire à tel point qu’on entend jusqu’à sa ponctuation : les exclamatives provoquent des accélérations de tempo, les « hiatus » sont illustrés par un long silence, les points, les virgules, les retours à la ligne, les blancs séparant ce qui est moins un récit qu’une écriture cherchant à se défaire du poids de la langue qu’elle fait entendre comme en dépit d’elle-même. Plaisir de retrouver ces épanorthoses qui font trembler l’assignation d’un sens, qui le nie, le reformule après l’avoir énoncé une première fois. Cap au pire se donne une voix, celle de Denis Lavant : rocailleuse, animée d’un souffle qui seul fait entendre un corps derrière ou à travers les mots de Beckett. Reste qu’un doute s’installe : et si cette mise en voix parfaitement collée au texte, qui l’illustre dans ses moindres silences réussissait là où l’auteur cherche à tout prix à échouer – « Rater encore. Rater mieux encore. » On est alors confronté à l’impossibilité de dire un tel texte avec succès : dès lors que le sens est audible dans la voix de Denis Lavant, celui-ci devrait encore rater mieux, échouer à dire, sans quoi c’est un morceau de bravoure qui est exécuté.

Les mots qui empirent de qui pas su. D’où pas su. À tout prix pas su. Maintenant aux fins de dire du pis qu’ils peuvent eux seuls eux seuls. Ombres de la pénombre vide toutes eux. Rien sauf ce qu’ils disent. Tant mal que pis disent. Rien sauf eux. Ce qu’ils disent. De qui que ce soit d’où que ce soit disent. Pis au point qu’ils risquent à jamais de mieux rater le plus mal dire. 

Rien sauf ces mots portés par cette voix. Tandis que le texte se déroule, le visage de Denis Lavant se lève par instants vers le public. La lumière creuse les cavités de ses yeux et lui donne une apparence fugace de mort, puis d’animal. Ses lèvres esquissent un sourire quelques fois. On entraperçoit, depuis le fond de la salle, ses yeux ouverts qui brillent d’une malice que l’on ne peut que deviner. Le spectacle s’achève sans plus de corps, sans plus d’image. Rien que ces mots, jusqu’au bout, jusqu’à ce point du vide que l’on ne peut plus vider ou excorier.

Alors que les applaudissements réveillent certains voisins, Denis Lavant revient saluer sur scène et, tout change. Ce corps qui était absent s’impose soudain dans ces mains serrées devant son corps tandis que ses épaules se tendent. Ces mouvements impertinents, cette façon de se tordre pour toucher le sol sur lequel il s’est tenu immobile pendant si longtemps brise le silence religieux que le spectateur était tenu d’observer pendant toute la représentation. On se dit alors que c’était ça, que tout est là. Que c’était ce corps et cette impertinence qu’on voulait voir confrontés ou mêlés à l’écriture de Beckett pour que s’effondre, enfin, le sérieux et la gravité que l’on rattache à l’auteur irlandais. Des mots de Cap au pire, tout est respecté. Trop peut-être. En dépit de la finesse et de l’exactitude avec laquelle Denis Lavant dit bien ce texte, c’est donc trop bien.

Sur le chemin du retour vers les camarades, je repense à ces autres mots de Beckett qui ouvrent Compagnie récit qui précède de quelques années l’écriture de Cap au pire « Une voix parvient à quelqu’un sur le dos dans le noir. Imaginez ». Naît alors le désir de voir Denis Lavant jouer et non plus seulement dire cet autre texte. De le voir se tordre pour trouver une position, s’inventer des chimères pour se tenir compagnie, martyriser Pim pour qu’en échappe un début de langage ou ne serait-ce qu’un son. Dirigeant Billie Whitelaw pour la création de Pas moi, Beckett disait ne vouloir se préoccuper que des sons. Et Heiner Goebbels de monter, en anglais cette fois, Worstward Ho à la fin de son I Went to the House but did not enter. Plus question cette fois de dire bien – trop bien : le texte qui est pris en charge par les membres du Hillard Ensemble et se sont les sons plutôt que le sens que le metteur en scène privilégie. Les voix mêlées de ces quatre hommes, occupés à des tâches quotidiennes (regarder par la fenêtre, plier un pantalon) dans une maison vide faisaient entendre autrement la langue de Beckett, avec une impertinence et une folie insensée.


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