L’extension du domaine du théâtre
Arnaud Maïsetti - 19 juillet 2017

Le théâtre est-il le lieu du théâtre ? À Avignon, depuis sa création en 1947, la Cour d’Honneur du Palais des Papes est le territoire majuscule et paradoxal du festival, et les parois d’une forteresse papale sont le mur de fond contre lequel s’adossent symboliquement tous les spectacles. Depuis 71 ans, c’est sa marque, sa singularité : un festival qui fait du théâtre un espace en dehors du théâtre – ou qui convoque le théâtre au lieu où il n’est pas ? C’est toute la question de cette cérémonie estivale : on joue dehors, dans les églises, dans les rues, les gymnases de lycée – mais on prend le risque de théâtraliser la rue, le dehors, le monde ? Une exposition passionnante à la BNF / Maison Jean-Vilar retrace les lieux insolites au Festival d’Avignon et pose (ces) questions…


« Parcours documentaire » : c’est le sous-titre de l’exposition, au deuxième étage de la Maison Jean-Vilar où la BNF a son antenne dédiée au Festival d’Avignon, mais plus généralement aussi aux arts de la scène. En quelques images, l’exposition donne à voir ce qui est finalement le geste exact du Festival pensé par Vilar : sortir le théâtre du théâtre. Ou faire entrer le théâtre ailleurs qu’au théâtre ? C’est tout l’enjeu. Cette sortie/entrée est un déplacement paradoxal. On le sait, le théâtre organise un rapport autre au temps et à l’espace, opère cette rupture dans l’ordre des choses et des tempo, fait silence en nous et arrêt de la vie – c’est sa nature, sa fonction. Mais que se passe-t-il quand le théâtre se fait au cœur même des espaces de la vie ? Le déplacement se redouble : le théâtre devient l’expérience d’une double bascule : déplacement par le théâtre, déplacement du théâtre.

Avignon est le territoire de ces ruptures : finalement, peu de théâtres accueillent ici les spectacles. Depuis 1947, il y a eu près de 182 lieux différents. Cours, cloîtres (ô, les arbres du Cloître des Célestins…), chapelles, églises, hôtels, jardins, mais aussi gymnases, ou gare, carrière désaffectée, patinoire, parc des expositions… Le théâtre à Avignon a pris le large. Ou est-ce le large qui est devenu un théâtre ?

L’exposition donne à voir ces lieux insolites, insolents même : elle commence par 1947 et la Cour d’honneur du Palais des Papes, avec ce paradoxe qu’aujourd’hui, il est le lieu emblématique du festival, son théâtre par excellence, une sorte de centre archi-théâtral qui est l’image même d’un théâtre absolu, majeur, indomptable aussi. Rare sont les spectacles qui prennent la mesure de cette démesure. (Mc Burnley avait trouvé le moyen de faire « disparaitre » les murs de la Cour, et de laisser les acteurs flotter dans l’espace [1]…) Suivent des images de cloîtres aujourd’hui espace incontournable, mais aussi de parking (celui de l’Oratoire, pour Saperleau de Gildas Bourdet), d’hôpital (l’hospice Saint-Louis, de La Onzième heure de Jean-Daniel Magnin et Emmanuel Ostrovski), ou même robe gigantesque d’un homme travesti monté sur des échasses sous laquelle quelques spectateurs ont assisté en 1980 à Femme chapiteau, de l’Unité et Cie au Clos des Arts.

Dans L’Étrange mot d’…, Jean Genet réclamait « aux urbanistes futurs, […] de ménager un cimetière dans la ville, où au milieu des tombes on érigera un théâtre » : pour Genet, il fallait que les spectateurs en sortant soient au cœur de ce que le théâtre avait retourné, appelé, traversé. En 1997, Hervé Loichemol monte Lettre au Directeur du théâtre dans le Cloître du cimetière de la Chartreuse à Villeneuve lez Avignon.

Il y a ces lieux singuliers qui dévisagent le théâtre, et il y a ces lieux communs qui le rendent singulier : un appartement (pour Anne-Laure Liégois), un camion bulgare (pour Rimini Protokoll), un stade (pour Boris Charmatz). Il est vrai qu’aujourd’hui, c’est le mouvement même du théâtre de sortir du théâtre, et l’insolite est devenu la règle, renouant finalement à l’origine des espaces théâtraux quand c’est dans le jeu de paume qu’on dressait les tréteaux. Mais une certaine histoire est passée aussi. On est après l’époque des théâtres bâtis pour être théâtres, pensés en fonction des regards (de l’œil du Prince à « la perspective militaire » dont parlait Jourdheuil pour définir nos théâtres démocratiques où on peut « bien » voir de partout, et qui annulent les perspectives à l’italienne, aristocratique, inégalitaire…).

Quand Chéreau monte Dans la solitude des champs de coton dans la Salle de Courtine pour le Festival d’Avignon en 1988, il est tout à sa tâche de défaire de l’intérieur la scénographie déterminée en amont du théâtre. Ce qu’il cherchait déjà, c’était travailler le lieu contre le théâtre, et que le théâtre puisse l’accepter, malgré lui.

L’exposition donne à voir un mouvement fascinant qui conduit le théâtre en dehors, au dehors : et qui pourtant se relocalise, fabrique dans la rue un théâtre qui fait de la rue un théâtre. À Avignon, ces frontières là sont poreuses, ou en tous cas instables : dans chaque rue, les artistes font la réclame de leur spectacle sous forme de spectacle, on chante et danse, rivalise de performance plus ou moins avouable pour attirer le spectateur – lui donner à voir un spectacle qui déjà commence. Et on éprouve cet étrange sentiment : ce sont les rues vides des périphéries où soudain il n’y a plus ni foule ni bruit qui sont insolites – et théâtrales, car tout (et surtout rien) redevient possible.

Des 182 lieux du festival depuis 1947, combien en reste-t-il ? La Carrière Boulbon n’accueille pas de spectacle cette année – restriction budgétaire oblige, sans parler de l’État d’Urgence. Le théâtre reviendra-t-il au théâtre, dans les salles fermées où il est plus facile d’organiser les flux, d’installer les formes visibles de la reconnaissance institutionnelle ? Autre question : à faire des lieux insolites l’image (internationale) du Festival, l’insolite ne deviendrait qu’une forme de plus de la patrimonalisation de la création. Combien de spectacles joués dans des lieux singuliers qui annulent ces singularités et pourraient tout aussi bien avoir lieu ailleurs ? On a déjà vu le Parc des Expositions transformé en boîte noire, ou le Cloître des Célestins en salle municipale. Que reste-t-il de ces lieux qui renonce à être insolite mais qui ne seront jamais tout à fait des théâtres ?

En 2011, Anne Teresa De Keersmaeker présente sa chorégraphie Cesena en convoquant les spectateurs à l’aube [2] C’est la danse qui fait se lever le jour peu à peu. En 2013, Dieudonné Niangouna jette depuis le sommet de la Carrière Boulbon des effigies de Dieux qui restent suspendus entre ciel et terre, tandis que dans la boue de la terre, les hommes se battent. En 2017, Castorf répand le foin du théâtre de Molière sur le sol du Parc des Expositions entre deux écrans gigantesque. À chaque fois, les lieux ne sont pas pris où ils sont, mais interrogés dans leur capacité à questionner le théâtre, à le réinventer, à le déplacer.

Théâtre, lieu d’où l’on voit, aime dire François Tanguy en rappelant l’origine du mot. À cet égard, le théâtre peut bien se passer de théâtre, tant qu’il ne perd pas cette inquiétude de voir, par lui, les formes qu’il prend pour nous voir, et voir avec nous le monde : une fois sortis du spectacle, sommes-nous de nouveau au dehors, ou dans un dedans troué, ouvert, agrandi, emporté ?


[1Voir la critique du spectacle par Yannick Butel : Le Malin Génie de McBurney : le pepper papal

[2Voir la critique de Yannick Butel : Cesena : Un, deux, trois, soleil, et de Pauline Pingeot : Cesena Amen.

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