J’ai 28 ans et je m’emmerde. Claire, Anton et eux
Chloé Larmet - 19 juillet 2017

François Cervantes met en scène une partie de la promotion 2017 du Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique avec Claire, Anton et eux, présenté à Avignon au Gymnase du Lycée Saint-Joseph. Un spectacle qui donne la part belle au biographique et à la famille de sang, au détriment d’une famille poétique à construire.


Mettre en scène une promotion de jeunes acteurs à la sortie de leur école est une entreprise difficile et codifiée. Les consignes sont données d’avance : chacun doit pouvoir être vu et avoir l’opportunité de faire étalage de ses talents pour assurer un avenir potentiel sur le marché du travail de l’art – si tant est qu’une telle chose existe bel et bien. Sur ce point, François Cervantes peut être satisfait, la consigne est respectée. Avec Claire, Anton et eux, le metteur en scène offre à chacun des 14 élèves de la promotion 2017 du Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique la possibilité de se montrer sous tous les angles, de prouver qu’ils peuvent faire rire, émouvoir parfois, qu’il savent courir, rester immobile face au public avec un sourire aux lèvres, qu’ils savent aussi tomber avec grâce sans se faire mal, qu’ils savent courir et s’arrêter soudainement, qu’ils savent marcher au ralenti, se battre au ralenti toujours, qu’ils sont beaux de face, de dos, de profil, assis, debout, en costume ou au naturel, dans la lumière ou dans l’ombre. Chacun y va de sa spécificité, de son talent, de son emploi privilégié : un tel excelle dans le grotesque, l’autre dégage une beauté étrange, une telle a la voix éraillée, l’autre un bagout indéniable, l’une fait du piano, l’autre parle syrien, espagnol, arabe. Mission réussie donc. Et après ?

Pour « ne pas être asservi à une histoire », Cervantes fait le choix dans ce spectacle de « partir des acteurs et de leur présent ». Pas de texte donc, mais des paroles biographiques. Voire généalogiques. Chacun décline son identité, comme on se construirait un profil sur le net : j’ai 28 ans, je mesure 1m71 et pèse 56kg. Mon grand-père faisait du théâtre. Moi aussi, d’une certaine manière. Voilà. Et après ?
Plutôt que de s’interroger sur ce que désire cette jeunesse, sur ses envies et ses rêves d’avenir, tous sont tournés vers le passé. Dis moi d’où tu viens et je te dirais qui tu es. On a du mal à croire que cela puisse être aussi simple, et pourtant le doute existe au vu du spectacle proposé en ce festival d’Avignon au gymnase Saint Joseph. Le plateau est laissé nu pour privilégier un espace libre de jeu : à cour et à jardin des chaises alignées, au fond un portant qui déborde de costumes, des ampoules qui tombent des cintres et donnent un discret air de fête foraine de village. On y reconnaît la scénographie donnée par les salles du CNSAD : des chaises, un grand espace de jeu, un piano (parce que tout bon acteur est, bien entendu, toujours aussi un peu un musicien). C’est dans cet espace que Cervantes entend proposer un « théâtre d’apparition » (on aimerait bien, d’ailleurs, savoir ce que cela signifie exactement), comprendre un théâtre où sont convoquées les figures qui ont compté pour chacun des acteurs, les personnes qui les ont marqués et les ont menés à l’endroit où ils se trouvent : sur un plateau.

« Car tout est histoire de groupes sanguins et de métissages qui existaient de fait. Mais avec la question de la transmission, de l’école, du passage entre les générations et de la famille de sang, on aborde très vite la notion de famille poétique. Les questions redeviennent essentielles et nattent l’intime et le politique ». Cet extrait de l’entretien avec François Cervantes qui figure dans le programme vaut le coup de s’attarder un peu. « Histoire de groupes sanguins », qu’est-ce à dire ? Moi je suis B+, toi A-, lui AB, on va bien s’entendre ? La famille de sang, qu’est-elle ? En quoi natte-t-elle intime et politique ? Si mon grand-père a pris le maquis, cela signifie-t-il qu’en moi existe quelque chose comme un gène de la rébellion, de la résistance ? Que faire de cet héritage ? Ce sont toutes ces questions, justement, que le spectacle ne pose pas. On se contente d’égrener des souvenirs d’enfance, de faire le récit de tel ou tel ancêtre et d’expliquer pourquoi on se retrouve à faire du théâtre. Séance diapo de familles sanguines qui, parfois, se rencontrent mais sans que le dialogue ne se construise vraiment. Absence de dialogue que l’on retrouve entre les acteurs eux-mêmes : la parole est certes démocratiquement répartie, chacun a sa part de texte et ce dernier est audible, mais aucune écoute entre eux. Preuve qu’il ne suffit pas que les répliques soient dites par l’un puis par l’autre pour qu’il y ait choralité. Aucun regard non plus, puisque tout est dit face public « pour que les acteurs soient vus jusque dans leurs pulsions profondes ». Et l’on sait bien que les pulsions profondes se voient mieux sous les projecteurs. Ce face public serait une façon, toujours d’après François Cervantes, « de ne pas accepter l’existence du quatrième mur ». Et de fait, pas de 4ème mur invisible faisant que les acteurs jouent « comme s’il n’y avait pas de public » – ce qui était, historiquement et pour Antoine par exemple, le moyen de lutter contre le vedettariat des acteurs à la fin du 19ème siècle – ni de personnage derrière lequel se cacher mais un miroir, tendu en lieu et place du public et dans lequel les acteurs se regardent jouer. Car entendons-nous bien. Si abattre le quatrième mur était pour Brecht le moyen de dénoncer la convention théâtrale naturaliste, ce geste s’accompagnait d’un possible essentiel et résolument politique : celui pour le spectateur de devenir un partenaire de jeu et d’avoir une pensée authentique. Rien de tout cela ici. Le spectateur reste bien assis dans son fauteuil et observe. Cette rencontre tant désirée par Cervantes entre les acteurs et les spectateurs n’a pas lieu, sauf à considérer le speed-recruiting ou le speed-dating comme une rencontre. Et même à admettre cela, l’enjeu de ces modalités de rencontre consiste à donner un aperçu de sa personnalité sans en dévoiler l’intégralité. Sinon tout est déjà dit, su, consommé, alors à quoi bon continuer ? C’est cette part de mystère qui manque ici, ces possibles que l’on aurait aimé projeter ou imaginer à partir de ces jeunes acteurs que le dispositif mis en place par Cervantes présente comme des vedettes plutôt que comme des « citoyens de théâtre ».

Voilà pour la famille de sang. Mais que dire alors de cette « notion de famille poétique » qu’évoque le metteur en scène et que les histoires de groupe sanguin aborderaient comme par un évident lien logique ? On peut la chercher du côté du titre : Claire (Lasne Darcueil) pour l’école : c’est ce plateau reconstituant une salle du conservatoire, c’est leur identité d’acteur, leurs savoirs-faire appris et valorisés. Anton (Tchekhov) comme seul futur théâtral évoqué : dans un avenir fantasmé, quelques acteurs, encore, font du théâtre (quel optimisme, au passage, pour cette promotion théâtrale 2017) et jouent devant un décor fait de bric et de broc une scène de La Mouette. Le texte est remplacé par quelques bribes de mots lancés avec un flegme désarmant et grotesque, on part du principe que les spectateurs reconnaîtront ce monument du théâtre et on s’arrête là.

On pourrait chercher aussi la famille poétique dans la mise en scène. On retrouve des exercices de clowns et d’improvisation, cette idée que des tréteaux nus suffisent pour que naisse et vive une fiction. Et cela fonctionne, est efficace et parfois plaisant. Par instants aussi on entraperçoit des traces de Pina Bausch : dans ces gestes du quotidien minimaux que les acteurs esquissent et répètent, dans ces mouvements de réconfort qu’ils exécutent soudain lorsque l’un d’entre eux ne va pas bien (revoir cette scène de Kontakthof avec Nazareth Panadero), ou encore dans ces courses arrêtées et dans cette exhibition de soi face au regard du public. Mais toute la provocation, toute l’impertinence et la violence des scènes de Pina ont été assagies et lissées pour n’être plus que des indices formels d’une référence poétique que certains spectateurs liront. Manque surtout cette complicité des membres du Tanztheater et qui semble ici faire défaut. Les acteurs du CNSAD ont beau se dire « je t’aime », lorsqu’ils imaginent ce qu’ils seront dans quelques années peu d’entre eux sont encore en contact, certains sont retournés au pays, d’autres persistent à faire du théâtre, l’un est peut-être mort.

On se dit alors que cette jeunesse, à laquelle on est bien forcé d’admettre que l’on appartient, est bien désillusionnée et que pour contrer l’ennui et/ou l’absence d’avenir, elle fait étalage de ce qu’elle a déjà réussi à construire. J’ai 28 ans, je m’emmerde, mais je sais qui je suis, j’ai été construite. Voilà. Comme si tout était déjà fini alors que cela ne fait que commencer, alors que tout reste à inventer, alors que je reste à m’inventer, à être inventée par les autres, par les rencontres, par les illusions et désillusions, par des rêves de théâtre possibles. Espérons que ces jeunes acteurs, talentueux sans nul doute, sauront se détacher de leurs savoirs-faire et oseront se mettre en danger.

Espérons qu’alors, nous pourrons les rencontrer.


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