Fiesta : Tout le monde n’aura pas été à la noce, mais pas pour les mêmes raisons
Yannick Butel - 19 juillet 2017

Toujours, le public de la cour d’Honneur s’autorise le droit de manifester son désaccord. Fiesta d’Israel Galvan n’échappera donc pas à cette tradition. Mais pour autant que la libre expression est encore garantie dans un pays dont la vie est réglée par l’état d’urgence, on se demande parfois si le désaccord n’est pas l’expression d’une fascisation qui, soudainement, se manifeste.



En rupture, oui, non avec le flamenco, mais bien davantage avec la carte postale vendue aux philistins qui attendent, comme à leur habitude, que leur soit servi ce qu’ils espèrent et ce qu’ils ont payé.
En rupture, oui, avec cette industrie du goût formaté, où un flamenco où qu’il soit dansé et chanté, serait dupliqué, produit à la chaine … et toujours le même, figé, patrimonialisé, hérité. Ce flamenco, appelons-le : une espagnolade. C’est-à-dire, une espagnolade comme on a des « paëllades » (riz safrané, langoustine, crevettes, petits pois, moules, calamar, etc). Une espagnolade ressemblerait à une belle espagnole, un visage qui soulignerait un tempérament, un corps mince et musclé, avec une coiffure très brune avec une fleur rouge sur le côté, aux cheveux noués qui se détacheraient à mesure qu’est produit l’effort physique intense, aux rythmes des percussions multipliées et des cordes de la guitare qui vibrent. Une espagnolade a un rouge à lèvres marqué, une robe aux volants baroques, une robe serrée qui souligne le mouvement nerveux, amplifié, déroulé… Elle est admirée pour le rituel qui, tauromachique, la fait danser au mieux sur 2 mètres carrés, là où elle semble revenir sur les traces d’une émotion terrassée, un amour meurtri, une liaison avortée. Elle est érotisée par la sueur qui perle petit à petit sur sa gorge et sa nuque, sueur qui marque lentement l’étoffe sur le devant de la poitrine et auréole le dessous de ses bras. Elle est belle l’espagnolade, à faire bander tous les franquistes qui seraient à l’observer et fantasmeraient ce corps qu’ils viennent lécher du regard, pénétrer de la pupille… Ils aiment ça les franquistes d’après franco, et ils sont nombreux (y compris dans la cour et devant les urnes) quand leur émotion sensible et pornographique n’est pas satisfaite. Quand ils n’ont pas leur bout de corps à torturer de leur regard priapique. Quand ils n’ont pas les sens retournés parce que ça manque du sens calibré qui les tient en érection.
Ils aiment la sueur qui souligne l’effort les franquistes de la cour d’honneur. Ils aiment l’épuisement qui, comme dans le funambule de Genet, frôle la mort. Ils aiment l’espagnolade et la guitare, les claquements, les craquements et les voix pleurantes, les tremolos rauques… Ils aiment ce qui les tient au plus près du supplice et qui, dans le Flamenco, se trouve labellisé « épreuve ». Ce qu’ils aiment, c’est la virtuosité, l’excellence, la lisibilité… Tout un petit tas de valeurs avec lesquelles ils s’arrangent et qui ont le « mérite » d’identifier correctement les choses. Ils aiment les normes.
Et Fiesta d’Israel Galvan va les priver partiellement de ça, de cette représentation exotique, de la carte postale donc. Oui, Galvan convoquera bien l’armada ou les protagonistes (chanteurs, musiciens, danseurs, danseuses…) du Flamenco, mais leur apparition est aussi libération du carcan dans lequel ils sont enfermés. Car Fiesta relève avant tout de ce que l’on pourrait appeler la « troisième mi-temps ». Moment où l’on s’autorise et se libère de tout. Moment animal où le jeu revient. Où les qualités de chacun s’expriment différemment. Et c’est par touches, petites touches que le rapport au flamenco se livre. Volontairement décalé, volontairement loin de la convention, volontairement en rupture avec l’attendu… Fiesta convoque la virtuosité qui dans le temps de son apparition se retire presque simultanément, se déterritorialise. Tout est donc là, présent, fort, puissant, nerveux… mais furtif. Et de comprendre que le travail de Galvan n’est pas seulement de donner, mais de reprendre et d’inviter à contempler, écouter ce double mouvement. Donner/reprendre… Et les « franquistes » qui me bordent dans cette cour d’honneur (occupée par Arte), de crier « au voleur ».
Disons-le simplement, si un doute peut étreindre le spectateur quant à l’opportunité de programmer ce spectacle, c’est ailleurs qu’il se trouve. Dans, vraisemblablement, l’absence de mise en scène, l’absence de scénographie… C’est dans l’utilisation du plateau de la cour d’honneur dont Galvan est embarrassé. Sans doute Fiesta aurait mérité un espace plus intime, quelque chose qui nous aurait mis dans la proximité de l’onde de ces voix et la vibration de ces corps.


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