Elle a du chien !
Jérémie Majorel - 18 juillet 2017

(Aboiement joyeux du critique.)


« Elle te plaît sa queue, vas-y / Elle te plaît sa queue, vas-y / Elle te plaît sa queue, vas-y, fonce / La jalousie m’abrutit / Vous passez en limousine / Elle te plaît sa queue, vas-y / Sur le pont d’Avignon / Sur le pont d’Avignon. » (Extrait de « Sur le pont d’Avignon », Boucle, 2006)

Auteure entre autres du jouissif et luxuriant Tableau de chasse (2008) et de l’épique 69 battements par minutes (2015), l’auteure-compositrice-interprète-guitariste Claire Diterzi a parfaitement résumé l’ambiance qui règne au Festival.

La voici dans une petite salle accueillante à La Manufacture. Face public, elle est simplement entourée d’une malle emplie de quelques souvenirs, d’un micro sur pied, d’un ordinateur, d’un vidéoprojecteur et d’un écran. Elle n’est pas venue pour faire ce qu’elle sait faire à merveille – un concert – mais ce vers quoi elle aspire : sortir des sentiers battus et des catégories, se faire accepter des théâtres – mais ce n’est pas gagné (voir les remous médiatiques qu’avait provoqués sa résidence à la Villa Médicis en 2010). Il y a de l’« art contemporain », de la « danse contemporaine », du « théâtre contemporain », de la « musique contemporaine », de la « littérature contemporaine », etc. : alors pourquoi pas de la « chanson contemporaine » ?, s’étonne-t-elle. Sur une autre planète, Bob Dylan a bien eu le Nobel de littérature, ajouterais-je, avec son lot de polémiques aussi !

En moins d’une heure, dans une forme d’adresse et d’exposition sans prétention ni assurance, proche de ce que tente plus gravement son ami Mohammed El Khatib de son côté (Finir en beauté : pièce en un acte de décès en 2015), elle arpente des pans de sa vie que peuvent recouper des trajectoires communes : père d’origine kabyle, enfance dans une cité HLM, berger allemand maltraité par les voisins, disques vinyles de la mère, roustes périodiques, rencontres, séparations, maternités... Quand un critique de Télérama lui reproche d’être trop « virile » pour composer des « chansons d’amour », Claire Diterzi répond ainsi : « Je suis un pédé refoulé / Oui j’aime les hommes / Rien que de l’avouer j’en frissonne / Le fait est que j’ai remarqué / Que je sécrétais / De la testostérone / En quantité / Ce qui fait de moi / Un pédé à contre-emploi / Un pédé refoulé. » (Extrait de « Je suis un pédé refoulé », 69 battements par minute) Quand elle décide de se passer des majors de l’industrie musicale, Claire Diterzi, qui n’y connaît rien, mais avec l’aide d’une comptable patiente, y va de son propre label. Quand personne ne veut se risquer à la produire dans des théâtres, rebelote avec cette boîte de production basée à Barbès : « Je garde le chien » – hommage au chien de garde de ses anciens voisins... Elle invente les conditions de son indépendance et de sa reconnaissance et c’est plutôt rare. Lorsqu’elle noue un compagnonnage artistique avec Rodrigo García, c’est après avoir découvert chez son ex sur la couverture bleue des Solitaires Intempestifs certains titres dont seul García détient le secret : Goya (je préfère que ce soit Goya qui m’empêche de fermer l’œil plutôt que n’importe quel enfoiré), Fallait rester chez vous, têtes de nœud, After sun suivi de L’avantage avec les animaux c’est qu’ils t’aiment sans poser de questions, L’Histoire de Ronald le clown de chez Mc Donald’s suivi de J’ai acheté une pelle à Ikea pour creuser ma tombe, C’est comme ça et me faites pas chier... Le nouveau projet de Claire Diterzi s’inspire aussi d’une découverte : sa lecture du Baron perché (1957) d’Italo Calvino – histoire d’un jeune aristocrate qui un beau jour grimpe dans un arbre et n’en redescend plus.

Son indépendance et ses attachements, son énergie et son humour, deviennent rapidement contagieux. Il faut l’entendre exécuter Les Quatre Saisons de Vivaldi sur son minuscule Ukulélé. Mais en attendant de voir sa prochaine « performance », on peut réécouter ses albums. Bref, c’est quelqu’un de chouette, sans étiquette ni genre, et elle fait bien ce qui lui chante.


Mots-clés

_Claire Diterzi _Festival d’Avignon 2017 _Je garde le chien _La Manufacture