20 Novembre : pas plus de syndrome de Stockholm que de Lima pour la mise en scène de Lena Paugam
Yannick Butel - 18 juillet 2017

À partir des pages du journal intime de Sebastian Bosse, 18 ans, coureur de Amok allemand (ou presque) qui aura blessé 37 personnes de son ancien collège à Emsdetten, en 2006, Lars Norén a écrit Förgänglighet. Un monologue construit sur un fait divers traduit par 20 novembre en français. C’est ce texte que Lena Paugam met en scène à l’Ecole supérieure d’Arts d’Avignon, dans un dispositif participatif où Mathurin Voltz « rejoue » la prise d’otage et son suicide, sur une composition musicale juste de Nathan Gabily qui s’écarte de l’univers Punk de Bosse.


« Fucking », en anglais et en franglais… Enculer, se faire enculer et/ou enculer… « Baiser »… Baiser, se faire baiser et/ou baiser. L’infinitif, la forme active ou la forme passive sont indicielles de la manière dont le sujet vit son rapport au monde, son inscription dans le monde. Exclu, moqué, marginalisé ou ridiculisé, le sujet qui se voit rejeté ou banni, ou raillé… réagit, c’est selon, en s’effaçant ou en effaçant les autres. Réactions et pathologies plus ou moins aigües, pour le cas de Sebastian Bosse, cela prendra la forme d’une prise d’otage, en lieu et place du collège où il aura subi vexations, humiliations, tortures… Là où, comme il le fait entendre dans les vidéos qu’il postait sur le net, l’école, les profs, les élèves lui nuisaient et ne lui ont enseigné qu’une seule chose « je suis un loser ».
Avoir la lose (prononcer LOUSEURE), c’est de fait ne pas être dans le camp des Winners (les gagnants) pour ceux qui organisent le monde de manière simpliste, en deux camps. Bosse, sorti du collège, développera une rancune terrible avant de passer à un acte horrible, contre l’école, donc, qui n’est jamais autre chose qu’un agent et un relai de l’organisation politique telle qu’il se la représente entre Les Losers et les Winners… Là où, entre ces deux mots, il n’y a finalement pas de place pour la singularité de l’individu.
Lars Norens, dans son théâtre, dans l’écriture qu’il expérimente, lui redonne cette place en se focalisant sur les enjeux politiques et sociaux de l’écriture et de la pratique théâtrales. Un théâtre de société, à mi-chemin du théâtre documentaire et de la tragédie.

De cette histoire vraie, réécrite par Lars Norén [1], Lena Paugam met en place un dispositif où Mathurin Voltz, seul acteur dans la petite salle de cours de l’Ecole supérieure d’Arts d’Avignon, se regarde comme le spectre de Sebastian Bosse. Spectre que l’on aperçoit tout d’abord à travers la vidéo de Voltz/Bosse qui marche à travers les couloirs du collège, tournée in situ et qui parfois sert également à passer les séquences/selfies video de Bosse. Spectre menaçant, 9 millimètre à la main pointé en direction des spectateurs, ruminant, crachant, expliquant, écrivant au tableau, pleurant sa cause et ses motivations… Mathurin Voltz qui n’a d’autres à qui parler que ses victimes, intervient dans le public, sur le public.
Dans la salle opacifiée par le papier alu sur les fenêtres, dans l’espace où sont disposés les spectateurs à même des tables d’écolier, « la scène » a disparu et le jeu mis en place tend à dissiper également le rapport frontal inhérent à la mise en scène. On est proche en définitive d’une forme performative, voire d’une forme où l’improvisation règle la conduite de ce travail, notamment quand le spectateur est interpellé et « joue le jeu » des questions de Bosse et que ceux-ci y répondent.
Dans la salle fermée qui devient très vite une étuve où le public connaîtra là les seuls tracas réels que peuvent rencontrer des otages, le jeu psychologique de Mathurin Voltz, l’absence de toute distance à même de souligner quelque chose d’autre que la défaillance de Bosse, mais également le dispositif où l’acteur erre… ne permettent pas de ressentir autre chose qu’une sorte de malaise qui, s’il est intéressant à vivre immédiatement, évolue progressivement vers une forme d’ennui à mesure que le jeu ne produit finalement qu’un surplace, et une sorte de redondance.
Sans doute la staticité du public n’y est pas étrangère ou, et disons le plus précisément, vraisemblablement parce que le dispositif participatif n’évolue pas et que Lena Paugam y tenant (rompre avec la frontalité, avec la place assignée du spectateur), elle fige sa scène et son jeu. Alors que d’évidence, dans la réalité (il n’y a qu’à regarder les vidéos) cette frontalité est mise en place afin de garantir une surveillance accrue des « otages ».
C’est donc un problème de scénographie, autant qu’une typologie de jeu qui finissent par faire oublier au spectateur qu’il est juste l’otage d’une mise en scène inachevée, inaboutie ou impensée. Un travail où la question politique (telle qu’elle revient chez Norén) est oubliée pour ne rendre compte que de l’histoire d’un drame personnel. Oubli de la fonction politique du théâtre, donc, quand il est aussi proche du théâtre documentaire, et qui chez la chercheuse (Lena Paugam est Docteur en Etudes théâtrales) n’est d’aucune manière traitée préférant la tentative de mise en place d’un pathos dont on aimerait se passer.
Seule « good thing », la musique crée par Nathan Gabily qui, sur des rythmes retenus, trouve le moyen de ous faire entendre une intimité torturée, un corps qui n’était pas étranger à la douceur que le monde lui a refusé pour l’envahir seulement d’une douleur.

20 novembre de Lars Norén mis en scène par Lena Paugam est loin, vraiment loin de développer un quelconque syndrome de Stockholm (empathie de l’otage pour son geôlier), pas plus qu’un syndrome de Lima (geôlier influencé par son otage). 1h00 pour presque rien.


[1Voir le spectacle de Sofia Jupither, présenté l’an dernier au IN : "20 november, Sébastien le Cabossé" de Yannick Butel ; et A world of pain and shit et son miroir par Malte Schwind

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