Un couteau dans la plaie
Jérémie Majorel - 18 juillet 2017

Quelle gageure ! Un jeune metteur en scène et sa compagnie tentent de greffer une veine horrifique, habituellement cantonnée dans les fêtes foraines, au corps d’une esthétique recherchée et d’une fable kafkaïenne. Prodige, la créature tient debout et vaut le coup d’oeil...


Dès l’installation du public dans une patinoire muée en salle de représentation et dès les premiers moments du spectacle, l’ambiance peut rappeler certaines pièces de Joël Pommerat (La Réunification des deux Corées par exemple) : deux gradins qui se font face et ménagent un espace scénique propice au défilé des acteurs, absence de décor autre que la suggestion des lumières, de la fumée ou de quelques accessoires (chaises, lit superposé, grille de caniveau...), enchaînement de séquences qui flirtent avec le fantastique, diffusion de quelques morceaux de musique (To Bring You My Love de PJ Harvey...), référence aux films de David Lynch...

Cependant, la pièce du dramaturge allemand et le type de jeu déployé par les acteurs (Lionel Lingelser, François Praud et Sophie Botte – en alternance avec Victoire du Bois) n’ont rien à voir avec l’univers de Pommerat. Après avoir mangé des moules en plein mois d’août, M. (initiale de Mayenburg qui s’inspire aussi de Kafka et de Fritz Lang) se retrouve plongé dans un monde cauchemardesque où il croise des personnages étranges : un vagabond avec son chien, deux jumelles, un policier, une avocate, un prisonnier, une infirmière, un chirurgien, un loup... Tout n’est que sable, désorientation, communication rompue, bêtes errantes, absurdité, violence sourde... Des situations en apparence familières se détraquent soudainement. Notre antihéros est transi par un ahurissement et une hébétude profonde. Il manque de se faire dévorer à plusieurs reprises. Lui-même prend pour habitude de planter un couteau comme par accident dans ces gens qui semblent lui vouloir du mal : des cannibales par amour et mélancolie, ou tout simplement par nécessité de se mettre quelque chose sous la dent. Les acteurs ont la tête recouverte d’un masque inspiré de la commedia dell’arte mais qui leur donne une apparence plus dérangeante que drolatique : déshumanisés, hommes ou femmes, leur crâne est radicalement nu. Les gestes sont toujours trop appuyés : M. a bien raison de se méfier, mais peut-être que les intentions étaient pacifiques, voire caressantes. Impossible apparemment dans ce monde de bouger son corps, ses bras, ses mains autrement. On ne parle pas à l’autre, on gueule, on hurle, on postillonne. Le sang gicle abondamment – de la peinture orange ! Les corps sont en sueurs, haletants.

C’est en assumant cette veine grand-guignolesque et horrifique, alliée à une esthétique scénique située a priori aux antipodes, que le spectacle tient. La compagnie de Louis Arene porte bien son nom : Munstrum Théâtre. Le jeune metteur en scène se lance à corps perdu avec ses comparses dans un théâtre tératologique. Nouvel avatar du Docteur Moreau, il teste des accouplements monstrueux qui peuvent susciter un questionnement sincère et une bizarrerie inquiétante.


Mots-clés

_Festival d’Avignon 2017 _La Manufacture _Le chien, la nuit et le couteau _Louis Arene _Marius von Mayenburg