De la carapace des héros
Malte Schwind - 16 juillet 2017

Yvan-Joel Collin monte Roberto Zucco de Bernard-Marie Koltès avec les élèves du Conservatoire national supérieur d’art dramatique – Paris. C’est l’une des quatre créations avec cette école au Festival d’Avignon. On aurait espérer que les écoles nationales participent à former autre chose que des héros. On voudrait qu’ils ne participent pas à la production d’« habits trempés de sang ». On voudrait qu’ils fassent des jeunes comédiens autre chose que des tueurs en puissance. Mais la promotion oblige.


On est peut-être en droit de penser que l’idée de programmation de projets avec les élèves des écoles nationales supérieures dans le cadre du Festival d’Avignon relève d’abord d’une politique promotionnelle à la fois pour les institutions comme pour leurs élèves, ce qui comptera en retour pour les institutions. Un bon lancement sur le marché de l’art est toujours bénéfique pour la tant recherchée insertion professionnelle. Ou pas. Ce n’est du moins pas aussi bénéfique pour l’art, ni pour le festival et peut-être, au final, pas plus pour les jeunes comédiens et comédiennes sortant d’école.
À regarder Roberto Zucco (voir un autre regard ici) et à jouer le jeu promotionnelle, il faut peut-être dire qu’il n’y a qu’une comédienne de la promotion (!) 2017 du CNSAD qui réussie à proposer radicalement une ouverture, profondeur, hétérogénéité,… comment le dire ? Quelque chose qui échapperait à un jeu monolithique qui joue une chose, et rien qu’une chose. Les comédiens masculins semblent être les maîtres de cet art, ou peut-être les victimes de la domination du modèle masculin, viril, plat. Ils font des aplats. Ce qui peut d’ailleurs participer à des formalismes rigoureux et des bouleversements esthétiques, mais non pas quand ces aplats font mine de profondeur, sincérité, authenticité, et croient en leur sincérité. Cela reste alors toujours à l’endroit d’une ennuyeuse incrédibilité et, à un cri qui se voudrait terrifié et terrifiant, on a envie de répondre : « Mollo, mollo ! Il n’y a pas de quoi s’énerver. » Et il est étonnant, à regarder ces jeunes comédiennes et comédiens, que les « femelles », comme dit le frère de sa sœur violée par Roberto Zucco, que ces « femelles » n’ont rien à avoir avec leurs camarades « mâles ». Et on doit alors s’effrayer de la domination et de l’aliénation du modèle social des genres qui font des comédiens « mâles » des sortes de carapaces qui ne laissent rien passer. Qui sont encore puissant quand ils sont blessés et presque détruits. Même mort, on se dit encore « quelle virilité ! » C’est-à-dire : quelle maîtrise qui empêche qu’autre chose ne s’échappe. C’est-à-dire : quelle maîtrise d’empêcher l’accès de ce qui serait derrière la carapace ; c’est-à-dire ce qui fait de quelqu’un un être vivant. Une telle maîtrise de la carapace, qu’on est à même de croire qu’il n’y a rien derrière. Et à regarder ces « femelles » qui jouent des putes, des gamines violées, des mères tuées, des Ophélies (nom donné à un chapitre par Koltès c’est-à-dire des objets de manipulation, aliénées à leur instrumentalisation et incapable d’en sortir), comment chez ces comédiennes une blessure est donnée à voir par où l’on puisse accéder à la complexité d’un être vivant, à sa profondeur ou son pliage, ses couches, ses contradictions. Il faudrait renverser la tradition élisabéthaine et interdire aux « mâles » d’accéder à la scène, non pas pour quelconque projet politique mais par pur amour pour l’art théâtral ! On aurait espéré qu’une école d’art en fasse quelque chose pour empêcher d’en arriver là, mais elle semble impuissante ou sans volonté de déconstruire les schémas sociaux existants. Et parmi ces jeunes femmes, cette Roxanne Roux qui jouant une pute un peu débile – que le texte ou le metteur en scène le demande, ou si c’est elle qui le propose, peu importe – mais qui malgré sa débilité un peu caricatural ne l’abandonne pas entièrement à sa caricature, qui y trouve une tension, un ressort pour le jeu, comme si dans le fond de sa débilité on percevais la cause et toutes les causes de son être-là. C’est que quelque part elle ne se contente pas de donner les signes d’une pute un peu débile, mais elle doit la comprendre. Elle « accouche » aussi comme le dit Yann-Joel Collin avec les mots de Gabily, le dernier monologue, « prologue » de Gabily, de la femme infanticide. Si ç’avait été un aplat, on ne saurait dire de quelle couleur. Ça change. Mais non une chose après l’autre, mais toutes les couleurs à la fois, cela saute, les couches multiples, infinies s’y mêlent. On se demande d’où ça parle et on serait tenté de répondre : d’un abîme. D’un abîme qui nous constitue tous, mais tant que nous la cachons à force de carapaces, cela fait de nous tous, comme l’indique la mise en scène de Collin, des tueurs en puissance.

Car « il n’y a pas de héros dont les habits ne soient pas trempés de sang, et le sang est la seule chose au monde qui ne puisse pas passer inaperçue. C’est la chose la plus visible au monde. Quand tout sera détruit, qu’un brouillard de fin du monde recouvrira la terre, il restera toujours les habits trempés de sang des héros. »


Mots-clés