Fantazio, le goût de la phantasia
Yannick Butel - 16 juillet 2017

Monologue d’un peu plus d’une heure, Fantazio propose à la Manufacture Histoire intime d’elephant Man que Patrice Jouffroy a accompagné. Un Solo ou un Puzzle affolant, vraisemblablement parfois improvisé, joué avec l’énergie d’un désespoir ironique et humoristique. A voir absolument.


Le sens règle-t-il l’existence ? La logique didactique suffit-elle à nous assurer qu’il y a une connexion entre ce qui est singulièrement ressenti et ce qui est collectivement imposé ? Comment s’assurer que ce qui vaut a priori pour tous vaut également pour soi ? A vivre les mot d’ordre que synthétise la « communauté » y a-t-il encore quelque place pour l’expérience d’une singularité quelconque ? Doit-on s’en remettre à la raison exclusivement ? Pour quelle raison croirait-on dans la raison ? Comment oublier que nous aimions, enfant, jouer ; et que le jeu a partiellement voire totalement disparu dans la vie d’adulte ? De tous les goûts perdus, celui de la fantaisie n’est-il pas le plus préjudiciable ? De l’imagination qu’avons-nous fait alors que la nostalgie ne nous prive toujours pas de sa présence ?...
Ce ne sont pas à proprement parler ces questions trop structurées que pose Fantazio dans Histoire intime d’elephant man, mais ce sont quelques-unes des pensées qui viennent à l’écouter préciser une histoire : la nôtre qu’il nous raconte et qu’il explore. Car nul doute que le récit déstructuré qu’il fait sur scène nous regarde au premier chef, alors même que nous en sommes les spectateurs.
A la manière du psychanalyste Pontalis qui écrivait sur les compartiments de train « ce huis clos éphémère », l’histoire de Fantazio commence par un souvenir. Celui de l’enfant au visage difforme caché par un linge qui, entrant dans un wagon, se voit exhibé dès lors que sa mère retire le linge qui couvrait son visage.
Voilà, c’est là que tout a commencé. Ou disons, pour le dire dans le voisinage de Fantazio, c’est là qu’il commence afin de tisser, renouer, raccorder les fils d’une vie. Sorte de fil d’Ariane qui est son « trait à lui » parmi tous les traits (repères) artificiels qui sont imposés et rythment son rapport à sa propre vie. Entreprise délirante et impossible où très rapidement, « SA » construction s’apparente à une variation de Babel où la multiplicité des causes engendre une pluralité de conséquences qui n’ont d’autres liens qu’une logique du « coq à l’âne ». Par associations d’idées, par amalgame de pensées, par agglutination de sensations, ce que Fantazio rapporte ne peut donc qu’être incohérent pour la communauté devant laquelle il expose son récit mémoriel. Qu’à cela ne tienne puisqu’il est dans « son monde », à l’intérieur du nôtre, et que son exploration vaut pour une aventure, une tentative de trouver les clés de sa propre existence. Et de le voir ainsi, chercher avec une certaine rage autant qu’un certain désespoir, les articulations logiques d’une vie sinueuse où tout à la fois héritier de la vie et homme libre de son existence, son effort semble vain, voué à l’échec s’il entend partager ce qui ne peut être commun.
Fantazio est donc seul, ou presque car dans le rapport incertain qu’il entretient à cette expérience qu’est la vie, des voix venues d’ailleurs se mêlent à son récit. Spectres sonores, fantômes acoustiques qu’il produit comme autant de « pères » revenant le visiter. Fantazio, seul, a priori, mais pour autant habité par des mondes : celui de l’enfance au premier chef. A la recherche d’un « rapport fluidifié », c’est ainsi un récit plastique qu’il livre où sa voix restitue les écarts de sa pensée. Embardées dans les chronologies, zig zag dans le passé, le présent, le futur, dérapages incontrôlés dans l’analyse de son cheminement… Fantazio est hors circuit convenu, adepte du slalome hors-piste, esprit en liberté… il est tout cela sans être à même de n’être que cela. Car, et c’est l’un des enjeux de ce travail exceptionnel, si tôt qu’une éventuelle cause vient à être formulée, elle est immédiatement, ou quelque temps plus tard, concurrencée par un nouvel épisode d’une vie qui n’en finit pas de revenir à la surface, sans jamais épuiser le flux profond qui la nourrit.
Vêtu d’un complet qui lui donne l’air british d’un homme de bonne société, la raie impeccable, assis derrière un bureau où s’amoncellent les feuillets qui entourent un micro (dont il se sert comme un interlocuteur), Fantazio pourrait être un solo s’il n’y avait pas ces « voix » venus de lui et qui soulignent l’influence de l’extérieur. Il pourrait être seul, s’il ne tentait de convertir la salle à son entreprise de rationalisation, s’en prenant physiquement à l’espace des spectateurs. Fantazio est donc seul, peut-être, parmi un peuple d’ombres (celles qui habitent son esprit) et le monde de semblables que forment les spectateurs.
Et de voir Fantazio pris par quelques tourments, quelques déboussolements, quelques attitudes qui le révèlent surpris par lui-même. Surpris, oui, par ce talent d’architecte qui construit ses fondations, celles qui pourraient lui servir à penser, se penser, s’écrire (on n’oubliera pas de sitôt l’épisode du « creux et de la cathédrale renversée).
Seul, dis-je, ou frère du linguiste fou Brisset, voire proche de Saussure qui, interné, établit une méthode : « les anagrammes », qui doit permettre de « tout comprendre de la langue poétique. Fantazio est ainsi un compositeur. Et des sons, des mots, comme des idées, il joue, en se déjouant de la logique sonore, sémantique, thématique. Fantazio, d’une certaine manière, n’est autre que l’écho de la phantasia qu’évoque Benjamin. Cette capacité de l’imagination à innerver le réel.
Sur la scène de la Manufacture, Fantazio se regarde comme un Maestro qui orchestre sa vie, tente de la mettre en partition. Alpiniste s’essayant à la conquête de soi, sherpa de sa propre histoire encombrante… on le voit gagner les sommets qu’il convoitait, là où Fantazio dans ce festival, est à sa juste place.


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