Revue Rouge, au cœur du réel : l’amitié
Yannick Butel - 15 juillet 2017

Avec Revue rouge, titre d’un spectacle qui s’inscrit dans l’histoire d’une couleur et donne ses couleurs à l’Histoire, le metteur en scène Eric Lacascade fait chanter à Nora Krief les chants révolutionnaires d’hier et d’aujourd’hui. Un peu plus d’une heure où l’on peut entendre d’ici et de là, des Amériques du Sud à l’Europe, sur un rythme punk, hard, jazz (superbe quator composé de Fred Fresson (piano), Adrian Adeline (batterie), Philippe Floris et Antonin Fresson (guitare)), la persistance d’une pensée en révolte. Ou un tour de chant qui rappelle que, si « l’homme est un animal politique » selon Aristote, Miguel Abensour précise à raison que « l’homme est un animal utopique » (Magnifique essai publié chez Sens&Tonka). A voir, à écouter au 11 Gilgamesh Belleville jusqu’au 27 juillet.


Des mots, des couleurs, des chants

L’insoumission, la révolte, la lutte… sont des mots, et aussi des couleurs. Le Noir, le Rouge parmi les plus intenses et les plus marquées sont pour le premier la couleur « en berne sur l’espoir » des anars comme l’écrirait Léo Ferré. Le Rouge appartient lui aux communistes, aux spartakistes, aux communards. Deux couleurs que partagent les peuples de la terre entière, et qui forment une internationale des opprimés, des bannis, des gueux et plus généralement ceux qui sont « contre », et qui s’opposent à l’indignité, à l’exploitation, à l’asservissement, à l’injustice, à la violence qu’exercent les Etats de droit et ses soutiers la religion comme la répression policière et judiciaire… Couleurs du soubresaut violent des peuples qui ne se satisfont plus de l’ordre établi reposant sur les raisons de l’Etat... Couleurs de l’Utopie qui n’est pas, comme d’aucuns la commenteraient éternellement, la couleur des rêveurs ; mais bien plutôt la persistance dans le champ politique d’une parole utopique qui est une alternative à la langue du pouvoir, une ouverture vers l’infini et l’humain plutôt que le fini et l’ordre.
Aux mots et aux couleurs, dans l’instant de leur résonnance dans l’espace public, de leur brandissement sur les barricades, dans les livres aussi comme dans l’art, sont alors apparus pour les soutenir et les accompagner, les prolonger et les lier, des chants que l’on appelle « révolutionnaires » qui sont autant d’accents choraux de l’amour de l’humanité, au premier rang duquel il y a l’amour de l’amitié.
Car, et n’en doutons pas, le rouge et le noir sont les couleurs d’un amour, un amour inaltérable, un amour insatiable pour l’amitié, les autres comme avenir de soi, la solidarité… Et ce que font entendre les chants entonnés, les odes rebelles qui portent en elles les stigmates de la plainte, le gène de la souffrance et celui de la violence constructive qui ne se satisfait jamais des modes de compensation, c’est avant tout la vibration douloureuse de ce qui est amputé, l’onde douloureuse de ce qui est absent, le cri terrible de ce qui est enlevé, et l’espérance de la reconquête d’un horizon dégagé. Ainsi le chant choral est-il le chant du corps social meurtri, de l’individu condamné aux vexations, soumis toujours à la servitude et à l’exploitation.
Ainsi à écouter Nora Krief et les musiciens qui lui donnent la réplique en sons hauts et forts, on peut les entendre comme les porte-voix d’une internationale du soulèvement, à travers El pueblo unido jamas sera vencido, le Die Solidarität et le Front des travailleurs de Brecht et Eisler, le Makhnovtchina, la grève des mères de Monthéus… c’est un flot de paroles, un océan d’appels à la lutte, à la solidarité, à la rébellion, à l’insurrection… qui se répand dans l’espace scénique et l’ouïe des spectateurs.
Sur scène, alors qu’un bandeau rouge sert de support à des images, et à accueillir les surtitres, l’Histoire, du XIXème à nos jours, des manifestations sous et contre Pinochet aux Pussy Riot qui s’opposent à Poutine, se fait entendre et voir puisque le bandeau est également une banderole. Et d’ajouter que si la révolte est récurrente à chaque air entonné, c’est également le commentaire sur l’actualité politique qui est présenté. Actualité de l’injustice, de l’autoritarisme, de la corruption des pouvoirs… qui semblent en définitive l’universel structurant des sociétés à travers l’Histoire.
Et tout au long de ces chants scandés, joués, martelés… naissent chez l’auditeur, peut-être, des images. Celles des sans-terre qu’a photographié Salgado, celles des peintures du peuple mexicain de David Alfaro Siqueiros, les photographies d’Albert Renger-Patzsch, les dessins d’Otto Dix, Max Beckmann et de Georg Grosz… Car le Rouge et le Noir, qui sont un chant, des mots, une couleur, sont également tout un pan de l’art pictural et des arts photographiques. Photos et images qui semblent contrarier le vers de Ferré « Y’en a pas un sur cent et pourtant ils existent ». A moins qu’à travers ces images, c’est davantage l’intensité qu’une question de « comptabilité » qui soit à l’œuvre.
Dehors la rue est tranquille. Eric Lacascade, lui, du Ballatum à l’école du TNB, des Bas-fonds de Gorki à Revue Rouge, regarde alentour et comme il me dit, « n’imagine pas que son théâtre puisse être étranger au réel ». « Réel », mot sur lequel il revient dans l’essai qu’il vient de publier chez Actes Sud Au cœur du réel.


Miguel Abensour, L’homme est un animal utopique, Sens&tonka, 2013.


Mots-clés