Des sujets à vif, des « étranges » sujets
Evelise Mendes - 14 juillet 2017

Le format du Sujets à Vif se présente actuellement comme le lieu le plus favorable à des expérimentations dans le Festival d’Avignon. Au contraire de presque la totalité du Festival où il y a forcément (plus ou moins) un rapport d’ « œuvre-patrimoine » et de respect sacré au « texte », dans le Sujets le but principal est la rencontre entre différentes disciplines artistiques. À travers des petites formes d’une demi-heure environ, les créateurs, toujours en duo, doivent composer une proposition performative pour le très beau jardin du Lycée Saint-Joseph.


La question que se posent les artistes quand ils intègrent le Sujets à Vif est toujours la même : comment occuper esthétiquement (et de façon intéressante) ce jardin exubérant ? Peut-être qu’il ne s’agit pas exactement de faire quelque chose de tellement surprenant et grand pour attirer l’attention du spectateur tout le temps, mais plutôt de dialoguer avec le beau paysage (la façade + le jardin) en profitant de ses nombreuses possibilités.

La proposition appelée Ezéchiel et les bruits de l’ombre de Koffi Kwahulé et Michel Risse participait elle d’une de ces rencontres pittoresques, voire inattendues… Dès le commencement, il y a des bruits subtils tels que des sifflets et des sons de la nature qui se propagent dans l’espace. On ne peut pas identifier d’où ils viennent exactement. Ensuite, un homme blanc de cheveu gris, en tenue élégante blanche, vient sur le plateau pour chercher quelque chose ou quelqu’un. Il profite de cette action de « chercher » pour jouer avec la sonorité du jardin, notamment les fenêtres de la façade, le sol, les plantes. Un autre homme en maillot de football vient également sur le plateau. C’est un grand black qui manifeste un air pas content du tout. Tous les deux cherchent sans cesse quelqu’un, notamment Ezéchiel, leur enfant qui se cache quelque part dans la maison. Simultanément à cette recherche, les deux hommes entreprennent aussi un jeu entre eux à partir de sons du jardin et des objets qui se trouvent dans leur valise. Cette rencontre pittoresque, parfois comique, repose sur un jeu de croisement (des personnes) entre un univers sonore et un monde spatiale. Ainsi, peut-être que l’enfant Ezéchiel est juste une note musicale rare qui se cache dans l’espace… Peut-être que ces deux hommes sont finalement deux manières de vibrer autrement, deux instruments musicaux accordés et mutualisés qui cherchent une fréquence rare… Ezéchiel et les bruits de l’ombre c’est en fait les bruits d’une éclipse solaire rare.

Par contre, avec Incidence 1327, Gaëlle Bourges et Gwendoline Robin ne profitent pas du tout du jardin du Lycée Saint-Joseph. Elles ramènent sans arrêt sur le plateau des nombreux objets tels qu’un escalier, des appareils pour faire bouillir de l’eau, des glacières, des plaques en verre, des verres, etc. Elles affichent un visage d’ennui. Elles s’y déplacent. Elles mettent en pratique le grand effet spécial à savoir faire de la vapeur à partir de la glace et de l’eau bouillante. Il y a une voix enregistrée qui raconte un texte poétique « contemporain ». Elles continuent à ramener des objets sur le plateau. Une des performeuses monte l’escalier. L’autre regarde l’eau bouillir. Elles insistent lourdement sur l’effet « spécial » qu’elles ont mis au point : de faire de la vapeur à partir de la glace et de l’eau bouillante. La voix enregistrée raconte toujours un récit inintéressant. Les performeuses continuent d’afficher un visage d’ennui. Le temps passe. Il ne se passe rien. Rien. Rien du tout. Le jardin nous semble plus expressif que leurs visages. Peut-être que la proposition était de travailler l’ennui du quotidien, la répétition de tous les jours… Mais du coup c’était juste une non-expérience esthétique, une demi-heure perdu, du temps perdu.

Dans La même chose de Joachim Latarjet et Nikolaus, on voit la rencontre puissante d’un musicien et d’un artiste de cirque lesquels profitent du jardin autrement. Il n’y a pas exactement une narration ou un fil conducteur clair. Il s’agit plutôt de petites propositions où les habilités corporelles et parfois comiques de Nikolaus dialoguent avec la capacité d’écoute et de mise en improvisation musicale de Joachim. Tous les deux sont toujours dans un rapport sensible d’écoute et réponse, d’avenir et devenir, d’équilibre et déséquilibre, soit entre eux-mêmes soit entre eux et le jardin. Par exemple, le moment où Nikolaus s’essaie à un équilibre sur une chaise un peu cassée (laquelle se trouve sur une table également pourrie), alors que l’on peut contempler les belles plantes suspendues sur la façade. Leurs propositions ainsi « encadrées » ressemblent à de petits tableaux vivants. La même chose est la mise en œuvre d’une fréquence musicale rare amalgamée au geste physique, un geste d’expérimentation radicale car l’espace est le corps, et le corps est une possibilité de rencontre, la rencontre est un geste qui ne veut plus être solitaire.

Chez Le rire pare-balles, Julien Mabiala Bissila et Adèll Nodé-Langlois proposent une soirée-bénéfice pour l’organisme humanitaire africain nommé CFRAD. Adèll en clown qui s’appelle Antigone (avec sa perruque noire et sa robe blanche tel que la protagoniste du spectacle homonyme du Festival) ; Julien comme Roméo, avec sa perruque black-power et en tenue « cool ». Pendant la « soirée », tous les deux, comme deux bouffons contemporains, entreprennent un essai afin de sensibiliser les gens et qu’ils contribuent financièrement au projet. À travers un texte d’humeur acide, critique et intelligent, Antigone se mit à chanter, à jouer de la guitare, à danser, à séduire les gens toujours très maladroitement, tandis que Roméo essaie d’animer le public comme un maître de cérémonie pittoresque. Il y a un moment, par exemple, où il parle de Paris, « Paris a volé le "A" de l’Afrique et celle-ci est devenue un pays àFric sans "A" ». Il y a autre moment où ils revêtent des t-shirts où l’on peut lire des phrases comme « Sauvez le Cfrad ». Le rire du public devient parfois un rire d’embarras, car on identifie chez les grands média et chez certains figures publiques ce comportement de « charité chrétienne médiatisée ». La pauvreté des uns devient le motif de richesse des autres… Julien et Adèll vont jusqu’aux dernières conséquences dans leur proposition, ce qui fait qu’on ne peut plus rire de certains moments (au moment par exemple où Antigone met une sorte de rembourrage sur ses fesses, et elle et Roméo dansent comme des « africains » stéréotypés selon la perspective coloniale). On ne peut plus rire de ça. Le malaise s’installe donc petit à petit et la soirée arrive à sa fin. Et les deux bouffons nous ont montrés pendant la « soirée-bénéfice », encadrée par le beau jardin d’architecture néoclassique, la médiocrité de notre temps, le rire comme dénonciation.


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